A la fin de la partie…" A la fin de la partie, quelqu'un aura l'air stupide ". Telle était la prédiction que nous avions faite dans le présent forum le 28 février, avant le déclenchement de la guerre en Irak, en faisant allusion aux deux protagonistes, l'un représentant le " camp de la guerre " et l'autre le " camp de la paix ", qui se sont affrontés au Conseil de sécurité en février-mars. Nous laissions alors penser que la guerre et l'après-guerre pourraient bien se dérouler mieux que ne le prédisaient alors les leaders du camp de la paix. Aujourd'hui, la partie n'est certes pas terminée et il est sans doute trop tôt pour désigner un " gagnant " et un " perdant " au vu des résultats de l'entreprise anglo-américaine ; cependant, il est possible de noter les développements de la situation à la date présente pour voir s'ils vont, malgré les difficultés, dans le sens du succès ou s'ils laissent prévoir un échec définitif.
Il peut paraître abusif aujourd'hui de décrire l'affaire de l'Irak comme un jeu à somme nulle (les gains de l'un sont des pertes pour l'autre) entre deux groupes de puissances et d'opinons publiques d'avis contraires. Beaucoup cherchent maintenant à oublier qu'elle se présentait pourtant ainsi, sur le plan diplomatique et dans les médias, dans les semaines précédant le conflit : certainement du côté des Américains peu soucieux de multilatéralisme, mais aussi du fait des Français, dont le zèle et les éclats diplomatiques visaient ouvertement à faire reculer l'Amérique et à limiter sa puissance.
On laissera de côté le bilan des conséquences politiques directes que le camp de la paix a subi du fait de son échec à empêcher la guerre et de la profonde altération de ses relations avec les Etats-Unis, conséquences qui en font déjà, selon maints observateurs, un " perdant ". On s'en tiendra, comme critère d'arbitrage, aux conséquences et aux perspectives géopolitiques de l'opération militaire et de l'occupation de l'Irak, puisque l'un des principaux arguments du camp de la paix portait sur les conséquences catastrophiques que ne pourrait manquer d'avoir une guerre.
Si l'on procède ainsi, on voit déjà apparaître sur l'écran, comme cela se fait dans certaines élections présidentielles, les premiers traits du portrait du " gagnant " : ils ressemblent pour le moment davantage à George W. Bush qu'à Jacques Chirac. Il y a à cela plusieurs raisons.
D'abord, la campagne militaire anglo-américaine, qui a été courte et a entraîné des pertes tout à fait minimes du côté de la coalition et des dommages humains et matériels certes douloureux pour les civils irakiens, mais remarquablement réduits pour une opération consistant à envahir un pays de la dimension de la France : 137 morts parmi les troupes américaines et, du côté irakien, entre 484 et 856 tués et 7 000 blessés, civils ou militaires (estimation Agence France-Presse du 10 avril). D'autre part, cette campagne a révolutionné l'art militaire, par l'emploi pour la première fois généralisé de munitions extrêmement précises (missiles de croisière, bombes J-DAM ou guidées laser), une information complète distribuée en temps réel et adaptée à chaque échelon, une gestion de la bataille d'une souplesse (flexibility) toute nouvelle. Une mention particulière doit être faite pour l'efficacité décisive des forces spéciales employées sur une large échelle (10 000 hommes sur toute l'étendue du pays), ainsi que pour les opérations aériennes, dont l'efficacité sur un plan général avait été jusqu'ici mise en doute, avec raison semble-t-il ; celles-ci vont sans doute reprendre, grâce à la mise en œuvre opérationnelle des nouveaux équipements, toute l'importance que les premiers théoriciens du " tout aérien " s'étaient efforcés de leur donner. Tous ces sauts qualitatifs dans l'art de la guerre confirment le ridicule des propos, si souvent entendus en France, tournant en dérision la fameuse Révolution dans les Affaires Militaires en cours aux Etats-Unis depuis de nombreuses années, ou niant le " gap " technologique qui n'a cessé de s'agrandir entre les Etats-Unis et l'Europe.
Ont été aussi démentis, au moment de la " pause " des forces américaines à hauteur de Kerbala et al Kut, les pronostics d'un " enlisement " à la vietnamienne savamment formulés par une nuée d'" experts " que leur ignorance, ou la sous-estimation voulue des capacités américaines, conduisit apparemment à se tromper de guerre.
D'une façon plus générale, la réussite brillante de cette campagne donne une raison de plus de contester l'affirmation, en soi très étonnante, dont les leaders du camp de la paix ont fait le plus grand usage, à savoir que " la guerre est toujours, toujours, la plus mauvaise des solutions ". On peut douter, en effet, si l'on se limite à la question des pertes humaines, que celles de la guerre, faibles et enregistrées en une fois, soient une " plus mauvaise solution " que le train-train des tueries et des atrocités du régime de Saddam Hussein.
Bien entendu, il ne suffit pas de gagner la guerre, et les Américains ne pourront être considérés comme " gagnants " dans le jeu précédemment défini qu'à la condition de " gagner la paix ". Sur ce point, les échéances sont plus lointaines et il n'est pas question de prononcer un jugement définitif. On peut cependant évaluer les premiers développements de l'après-guerre selon qu'ils conduisent l'entreprise anglo-américaine sur la voie du succès ou de l'échec, d'une façon plus ou moins réversible.
On prendra auparavant la précaution de ne qualifier comme un échec éventuel de l'entreprise américaine que ce qui résulte des actions propres de la " coalition ", non ce qui résulte des situations créées par le régime de Saddam Hussein. Ainsi les tensions et incidents qui se produisent aujourd'hui dans le Nord de l'Irak, notamment à Kirkuk, entre les civils kurdes venus récupérer leurs maisons et les Arabes à qui Saddam Hussein les avait données, sont à porter au débit du régime baasiste, non à l'opération anglo-américaine. De même, le réveil spectaculaire de la foi chiite lors des manifestations de Kerbala célébrant la mort de Hussein - réveil qui peut être légitimement source d'inquiétude pour la future démocratie - n'est-elle que la libération d'une force religieuse durement contenue pendant 30 ans, mais qui n'a jamais cessé d'exister.
Les " catastrophes humanitaires " officiellement annoncées en Europe ne se sont pas produites, bien que le risque n'en soit pas encore complètement écarté, et aucun flux de réfugiés massif ne s'est présenté aux frontières des pays voisins. En revanche, autant que l'on puisse en juger par les médias, c'est une vie civile détruite que l'avancée des troupes de la coalition a laissé derrière elle, sans qu'apparemment aucune organisation efficace n'ait été prévue dans le plan de guerre pour la faire renaître au plus tôt. Les efforts de l'Orha (Bureau de reconstruction et d'aide humanitaire) s'avèrent insuffisants. Il en résulte un véritable chaos, qui certes est provisoire, mais qui ne manquera pas de laisser des traces et de compromettre la conquête " des esprits et des cœurs ". Encore faut-il remarquer que les agences de l'ONU, organisation méprisée par le président américain, ont permis d'atténuer la crise alimentaire, grâce au programme " pétrole contre nourriture " et au Programme Alimentaire Mondial (qui doit acheminer 480 000 tonnes de vivres chaque mois pour subvenir à l'ensemble de la population de 27,1 millions d'Irakiens). Quelle autre organisation pourrait remplir une fonction aussi… " vitale ", selon l'expression de George W. Bush ?
Précisément, on peut regretter que l'ONU n'ait pu jouer, sur les talons des forces combattantes, un rôle plus complet, celui d'administrateur, de policier, d'organisateur des services publics, notamment des services de santé, etc., pour lequel elle a les compétences et l'expérience nécessaires, comme elle l'a montré au Kosovo ou au Timor oriental. Les torts principaux sont évidemment à mettre du côté des Américains, qui ont voulu, et continuent à dénier tout rôle important aux Nations Unies, alors qu'ils doivent improviser les moyens d'organiser la vie civile (les Etats-Unis ne disposent d'aucune force spécialisée dans le maintien de l'ordre, sauf la Garde Nationale, qui n'a jamais opéré à l'étranger). On peut penser aussi que si les débats au Conseil de Sécurité n'avaient pas dégénéré en lutte d'influence, la recherche d'un compromis aurait sans doute permis de mettre pleinement l'ONU et ses agences " dans le coup " de ce conflit, pour le plus grand bien de tous.
Pour assurer la stabilité intérieure, les Américains convoquent une force multinationale, formée de troupes venant de pays ayant approuvé l'invasion. Il s'agit bien sûr, pour l'administration américaine, de montrer l'ampleur de la " coalition " constituée par eux de bric et de broc, et de " punir " les pays qui se sont opposés au conflit. En dehors de ces satisfactions d'amour-propre, cette initiative pourrait conduire à des déconvenues si elle n'est pas légitimée par les Nations Unies. La population serait dans ce cas en droit de se demander d'où sortent ces nouveaux occupants, qui n'ont même pas participé aux opérations, et qui au surplus sont presque tous des chrétiens !
Sur le plan politique, le plus important, il semble que le principal problème des Américains soit la force organisée et dynamique des Chiites, qu'ils ont apparemment découverte et qui risque de poser de graves difficultés pour la formation d'un régime démocratique. La situation se complique du fait que l'Iran possède, avec au moins une partie des mouvements chiites sous sa coupe, un levier sur le proconsulat américain en Irak. Cependant les Américains semblent prêts à utiliser un certain nombre d'atouts :
Pour le moment la mise en place, avant la fin mai, d'un " gouvernement intérimaire " de l'Irak, formé entièrement d'Irakiens, constitue une perspective positive.
Notons ici qu'un échec du proconsulat américain dû à une sorte d'irrédentisme islamique, notamment chiite, qui rendrait impossible toute forme de gouvernement démocratique, ne serait pas un échec américain, mais celui de l'Occident tout entier, démontrant que dans les meilleures conditions possibles, celles créées à moyen terme par une prospérité retrouvée, la force de l'islam s'opposera pour longtemps à l'expansion des valeurs démocratiques et demeurera un facteur de conflit dans le monde.
Les réactions du monde musulman, qui devaient être violentes et générales, d'après les leaders du " camp de la paix ", ne se sont pas produites. La " rue arabe " éprouve certes des sentiments de frustration au vu de la performance militaire américaine et du peu de résistance de ceux qui, pour beaucoup, étaient censés représenter l'honneur arabe dans ce combat. Mais elle ne s'est pas soulevée. Bien sûr, on peut penser que l'opinion arabo-musulmane, pour une part, fait reproche aux pouvoirs en place non seulement de n'avoir pas su tenir tête à l'Amérique, mais encore d'avoir coopéré avec elle. Mais on sait aussi qu'une partie de cette opinion, en particulier en Iran, observe les événements en Irak avec l'espoir d'une évolution d'ordre démocratique dans leur propre pays. Notons que la mise au jour progressive de l'univers effroyable du régime de Saddam Hussein, avec ses exécutions massives et ses tortures, ne peut que donner un côté sympathique à l'intervention anglo-américaine dans l'opinion arabo-musulmane. Ajoutons qu'elle est aussi de nature à modifier en Europe la vision de nos défenseurs invétérés de " la paix à tout prix ". Elle devrait aussi faire réfléchir ceux qui défendent le statu quo en politique étrangère au nom du respect de la " diversité des cultures ", comme ils l'ont fait pour l'Irak.
Quant aux gouvernements en place dans les pays arabo-musulmans, ils s'ajustent, comme prévu, à la nouvelle situation avec un grand réalisme. La réunion de Riyad, les 18 et 19 avril, qui avait pour but d'examiner l'avenir du Moyen-Orient à la suite de la guerre et réunissait des délégués du Koweït, de l'Iran, de la Turquie, de la Syrie, de la Jordanie, de l'Arabie Saoudite, de l'Egypte et de Bahreïn, est instructive à cet égard. Pour résumer, si les participants ont souhaité que le pouvoir en Irak revienne le plus tôt possible aux Irakiens, ils ont eu une attitude d'accomodement avec les Etats-Unis ; s'ils ont souhaité un rôle " central " pour les Nations Unies, ils n'ont pas exigé que celles-ci supplantent les Américains en Irak.
Notons aussi la mise en ordre, sinon le remodelage, du Moyen-Orient, principalement en ce qui concerne l'affaiblissement des mouvements terroristes, et qui s'amorce par exemple avec les exigences présentées par les Etats-Unis à la Syrie, exigences que celle-ci s'efforcera vraisemblablement de respecter. Tout étant lié, l'apparition de l'Amérique comme puissance moyen-orientale est à même de faciliter la solution du conflit israélo-palestinien. Signalons aussi le retrait des forces américaines d'Arabie Saoudite, qui est de nature à affaiblir les positions anti-occidentales des islamistes. Enfin, les dernières élections législatives au Yémen ont, contre toute attente, donné la victoire aux partis modérés contre les factions violemment islamistes. Dans l'ensemble on ne perçoit rien, un mois après la fin des hostilités, d'une prétendue " déstabilisation du Moyen-Orient " prédite par les gouvernants français ; on verrait plutôt apparaître, en ce moment, les prémices d'un ordre nouveau..
Dans les réactions des gouvernements de la région, les marques officielles de reconnaissance à l'égard de la France ont été des plus discrètes. C'est pourtant grâce à la France, dont l'attitude au Conseil de Sécurité a entraîné une grande partie de l'opinion occidentale, que l'expédition anglo-américaine n'a pu, à aucun moment, se voir qualifiée de " croisade des chrétiens et des juifs " contre les musulmans, évitant ainsi, pour cette fois, le " clash des civilisations ". Nous ne pouvons en attendre cependant aucun bénéfice géopolitique, ni du côté de notre illusoire " politique arabe ", ni de la part de l'administration américaine, qui ne songe qu'à nous " punir " alors qu'elle devrait nous remercier. La vie est injuste…
Reste la nouvelle flambée du terrorisme que nos gouvernants nous ont laissé prévoir, non sans laisser paraître ainsi que la politique de la France est conditionnée par la menace potentielle que l'immigration islamique fait peser sur le pays. Les " cent petits ben Laden " que la guerre en Irak aurait suscités n'ont toujours pas fait parler d'eux. Bien entendu, cela ne signifie pas qu'il n'y aura pas d'attentats, comme l'a déjà montré l'attaque terroriste de Ryad, le 12 mai ; cependant, la vraie réponse d'al Qaida (nom donné pour simplifier aux nébuleuses terroristes, plus ou moins coordonnées) à la victoire des Etats-Unis en Irak ne peut être que spectaculaire, autant que le 11 septembre, frapper le territoire américain, et se faire dans de brefs délais, un ou deux mois au plus. C'est pour l'organisation terroriste l'occasion idéale de reprendre la main dans les pays musulmans, et même d'accomplir ses objectifs depuis longtemps affichés, à savoir susciter un mouvement populaire qui balaie les gouvernements en place, incapables de résister à l'Occident, et les remplace par un pouvoir intégralement islamiste. C'est en même temps la dernière chance d'al Qaida, car si rien ne se produit dans les semaines qui viennent, il sera permis de penser que l'organisation de ben Laden est finie ; elle tendra sans doute à se recomposer, mais cette fois la coopération internationale désormais en place contre le terrorisme lui rendra la vie à tout le moins difficile. Dans peu de temps nous saurons si le terrorisme mondial du 11 septembre est encore debout.
En conclusion, l'opération militaire conduite par les Etats-Unis est un succès total. La consolidation de la paix en Irak et le remodelage du Moyen-Orient, objectifs affichés par l'administration Bush, exigent que des problèmes très sérieux soient résolus : rétablissement de la loi et l'ordre en Irak, coopération des chiites irakiens à un gouvernement d'inspiration démocratique, politique de lutte contre les mouvements terroristes et les foyers islamistes à mener notamment en Syrie, en Arabie Saoudite, en Iran, éradication en Iran et en Syrie des programmes de prolifération d'armes de destruction massive, réussite de la " feuille de route " israélo-palestinienne. Ces objectifs ne sont pas acquis d'avance ; cependant l'administration américaine possède les capacités politiques et militaires pour les atteindre, en se passant du concours de l'ONU et de la communauté internationale, sauf pour des tâches auxiliaires.
En tout état de cause, les risques acceptés par la stratégie américaine (suivant la philosophie du risque qui est aujourd'hui celle de l'Amérique en matière de relations internationales) ne présentent pas aujourd'hui un caractère de gravité permettant de prévoir un échec définitif américain. A supposer que les partisans du " camp de la paix " tiennent à justifier leur stratégie passée, il serait par conséquent prudent de leur part d'utiliser d'autres arguments que celui d'une défaite fatale de la stratégie des Etats-Unis en Irak et au Moyen-Orient.
Et il serait tout à fait raisonnable que l'on arrête, des deux côtés de l'Atlantique, de pratiquer des jeux à somme nulle, et que l'on commence à partager les gains comme les pertes. Après tout chacun a bien le droit de rêver…
De Robert Bussière <r.bussiere@wanadoo.fr>
