Perspectives stratégiques

La non-prolifération en question

par François Géré

Tournant dans l'ordre politique

En procédant à leurs essais, Indiens et Pakistanais ont montré que leurs con-ceptions de la recherche de la puissance et de la conservation de l'intérêt national divergeaient radicalement de celles qui, à ce jour, semblent l'emporter dans la zone euro-atlantique.
Les essais indiens et pakistanais ne marquent certes pas la fin de la diplomatie de non-prolifération mais une certaine façon de la conduire, singulièrement celle que dirigeaient les Etats-Unis depuis la disparition de l'Union soviétique. En réalité, les quatre "occi-dentaux" du club nucléaire avaient bien montré qu'en entrant dans les liens d'une non-prolifération vertueuse en paroles, ils n'entendaient pas pour autant, dans les faits, renoncer à cet incomparable outil de puissance que représente l'arme nucléaire. Revers majeur pour la diplomatie américaine, les essais montrent les limites de ce grand écart auquel Washington a cru pouvoir se livrer. D'un côté, on prétend brider les candidats au nucléaire militaire, tandis que, de l'autre, on procède à des essais sous-critiques et l'on prend des dispositions doctrinales (PDD 60 de novembre 1997) qui laissent clairement entendre que les armes nucléaires sont là pour durablement rester.
C'est cet ordre-là, cette paix par l'Empire, que contestent les nouveaux essais nucléaires non sans que l'on voit se profiler en arrière-plan la stratégie de Pékin. Dans cette affaire, la Chine joue en effet un rôle central pour une triple raison. D'abord, parce qu'elle est désignée comme rivale, voire comme menace par l'Inde. Ensuite parce qu'elle utilise le Pakistan pour un jeu de dissuasion complexe destiné à contrer par une sorte de glacis pakistanais la montée en puissance indienne. Enfin parce qu'elle entend supplanter les Etats-Unis dans le rôle de grande puissance en Extrê-me-Orient.

Invariants stratégiques : repenser l'impensable

Les essais nucléaires ont réveillé tous les vieux fantasmes.
Sur le nucléaire, d'abord, qui pourrait bien être une arme d'emploi. Sur les cultures "orientales" ensuite, qui n'ont pas la même rationalité et les mêmes conceptions de la vie humaine que les nôtres.
Séduisante, la formule publicitaire "trop de nucléaire tue le nucléaire" n'a pourtant guère de sens. Car le problè-me n'est pas tant celui de la quantité des États détenteurs que de la qualité particulière de l'énergie atomique. Or la nature de l'arme reste fondamentalement identique. De par le caractère assuré et démesuré des destructions produites, elle contraint à un calcul qui ne tolère aucune variation. Même les "modes-tes" énergies d'environ 20 kt des essais ne laissent guère de place pour l'incertitude. C'est déjà un peu plus qu'Hiroshima et, au prix d'améliorations qui paraissent à portée des techniciens indiens et pakistanais, il serait possible de dégager des énergies fortement supérieures. En d'autres termes, les concentrations de forces armées, les villes, les dirigeants eux-mêmes courrent le ris-que insupportable de la destruction assurée. Si bien que, comme leurs prédécesseurs, Indiens et Pakistanais, chacun en fonction de ses objectifs respectifs, devront rechercher le tabou nucléaire, non sans être exempts de tentations et de fantasmes comme ces mêmes prédécesseurs.
Mais objecte-t-on, "ces gens-là" n'ont ni la même compréhension du nucléaire, ni les mêmes valeurs, ni la même conception du temps et de la vie humaine.
Tout ceci procède d'une méconnaissance de l'Autre et d'une introversion qui rappelle étrangement la sinistre époque du Vietnam vu par les crânes d'oeufs rassemblés autour de McNamara. Il faut vraiment tout ignorer du sous-continent indien, de sa culture millénaire, de ses élites politiques, scientifiques et techniques pour croire ces pays étrangement imperméables à la rationalité en général, à la logique de la dissuasion nucléaire en particulier.
La décision pakistanaise de procéder si tôt que possible à des essais montre clairement une parfaite compréhension du rôle dissuasif de l'arme nucléaire. Pour en convaincre, prenons l'exemple du professeur Abdus Salam. Dans les années cinquante, il était, tout simplement, directeur du Centre International de Physique théorique de Trieste qui accueillait en formation les personnels techniques de l'AIEA, et conseiller scientifique du président du Pakistan. Membre de toutes les grandes associations scientifiques britanniques, il illus-tre parfaitement l'imbrication entre les Mondes, entre les communautés savantes. (Texte de Abdus Salam in Les armements modernes, Flammarion, 1970. "Par un froid matin de l'an 1258, Nassir Eddyn-Al Thoussi, le plus grand astronome de son époque, fut réveillé sur l'ordre de son maître, le Mongol Houlagou Khan (le petit-fils de Gengis). Les canons de siège des Mongols étaient en position autour des murs de Bagdad, et Houlagou allait donner l'ordre d'attaque. Mais cette même nuit, il avait reçu un sévère avertissement du Calife de Bagdad, Al-Moustasim : si Bagdad était attaquée, le Calife, dernier successeur du prophète, avait la promesse de renforts tels que le monde n'en avait jamais connus : des armes de destruction massive. Des nappes de feu pleuvraient du ciel, la peste noire frapperait les armées mongoles, et le Soleil s'assombrirait pour ne plus jamais briller. Si bien qu'Houlagou, ses terreurs païennes réveillées, était en proie à la panique".
La vraie prolifération est là. Et l'on ne saurait trop souligner le profit que les Occidentaux ont tiré, pour leurs propres développements, de ce savoir venu d'autres espaces géographiques associés.
Evitons donc de parler à la légère d'irrationalité. Comparons, pour chacun des acteurs, selon son modèle social, le statut et la fonction de la force dans ses relations qu'il établit. Rapportons l'ensemble au calcul des enjeux dès lors que l'arme nucléaire entre dans l'équation..., etc. Bien évidemment tout ceci exige des études socio-culturelles approfondies. Rien à voir avec les approximations d'universitaires fourbus, venues de Boston ou d'ailleurs.

Risques

Comme dans toute situation complexe dont la stabilité n'est pas encore établie sur des principes clairs, il existe cependant des risques. Certains présentent un caractère original ; d'autres s'apparentent aux problèmes qui hantèrent les années de la Guerre froide. Commençons par les seconds puisque, relevant de la technique, ils présentent un caractère simple. Ce peut être en effet le risque d'erreur dans la manipulation des armes surtout des vecteurs dès lors que l'on dispose de missiles balistiques. Frappe par erreur technique ou perte de contrôle par l'autorité politique. Un risque moins probable mais encore possible serait la recherche de l'annihilation des capacités naissantes de l'adversaire, alors qu'il ne dispose encore que d'un petit nombre d'armes et ne s'est pas doté d'une force invulnérable de représailles en second. Au tout début des années soixante, les Etats-Unis avaient envisagé de neutraliser préemptivement les capacités chinoises. Bien vite, ils renoncèrent. Car cela suppose de prendre une initiative nucléaire contre un adversaire qui ne s'est pas encore engagé, posture impossible à assumer politiquement face au reste du monde quel que soit le degré d'animosité à l'égard de l'ennemi.
Ce pourrait être davantage pour l'Inde la tentation de pousser au bord du gouffre le Pakistan en tant qu'entité politique. Deux voies sont concevables. Par une confrontation plus importante sur le Cachemire, celle-ci pourrait con-duire à l'escalade au point de porter la guerre dans la profondeur du territoire pakistanais. Acculés à une défaite catastrophique, les dirigeants d'Islamabad n'auraient plus que le choix entre deux formes de l'anéantissement.
Par ailleurs, les deux États exploreront -ils le font déjà- les voies de la manoeuvre indirecte. La subversion via le terrorisme de manière à déstabiliser l'adversaire. Exploiter la faiblesse de l'Etat pakistanais, attiser les antagonis-mes religieux en Inde constituent des options déjà explorées et à portée de main. Plus "pratique" cette approche pourrait bien constituer le proche avenir de la relation antagoniste entre les deux gouvernements.
Sans doute les Etats-Unis ont-ils puissamment contribué à la décomposition de l'Union soviétique. Mais le processus de transformation fut déclenché de l'intérieur par une équipe de réformateurs qui incarnait une légitimité domestique et non sous la pression de manoeuvres ostensibles de déstabilisation.
Mais dès lors que l'Inde disposerait d'une capacité de frappe contre la Chine, ceux-ci devront prendre soin de prévenir une initiative nucléaire pakistanaise.

Que faire ?

En fonction des risques, il existe donc plusieurs niveaux d'intervention possibles. Laissons de côté les sanctions tant leur inefficacité et leur caractère contre-productif ont été annoncés et mesurés. Compte tenu de la différence des potentiels entre les deux États, les pénaliser également reviendrait à choisir l'un contre l'autre.
La position de la conférence du désarmement de Genève, poussée par la Nouvelle-Zélande, témoigne d'une perte du sens de la réalité quasi clinique qui rappelle les années les plus sombres de l'entre-deux guerres. Exiger le renoncement des deux États à leurs armes nucléaires n'a rigoureusement aucun sens. Au nom de quoi les convaincrait-on ?
Refuser de reconnaître le statut d'EDAN (Etat doté d'armes nucléaires) témoigne d'un rejet de la réalité plus complexe et plus tacticien. Il serait bien maladroit d'accorder immédiatement une "prime à l'essai nucléaire". Pourtant, à terme, c'est bel et bien ce qui se produira une sorte de P5+ 1+1 comme on a G7+1. Encore faudra-t-il négocier les conditions de l'insertion finale. C'est tout l'intérêt de la manoeuvre qui commence aujourd'hui.
L'entrée dans le club nucléaire en tant qu'EDAN suppose l'insertion dans le TNP, le CTBT et la négociation d'un cut-off. En complément, il faudrait envisager d'associer l'Inde et le Pakistan au MTCR (Missile Technology Con-trol Regime). Toutefois, la tâche paraît politiquement délicate. Les Indiens n'accepteront jamais un statut différent de celui de la Chine qui les alignerait à la baisse sur le Pakistan. En outre, au plan technique, si les essais nucléaires indiens, comme c'est probable, n'ont pas fourni les éléments suffisants pour disposer d'une capacité thermonucléaire, il y a peu de chances pour que l'Inde s'engage dans la voie du CTBT et du cut-off.
Compte tenu de la volatilité de la situation et des risques évoqués, il importe de sérieusement se demander s'il ne conviendrait pas d'apporter l'assistance nécessaire pour assurer la sureté et la sécurité des systèmes nucléaires (A titre de référence, je rappelle l'article de Joseph S. Nye, New Approaches to Nuclear Proliferation Policy, Sciences, vol 256, mai 1992.) .
Se poserait enfin le problème de l'acquisition d'une frappe en second. Aider l'un ou l'autre des adversaires ne paraît guère relever d'une intervention extérieure des États occidentaux. Encore que rien ne permet d'assurer que la Russie et la Chine ne finissent par contribuer, chacune pour des raisons propres, à stabiliser la situation nucléaire de cette manière. Ce serait bien sûr l'avènement de deux puissances nucléaires complètes en Asie.
Ultime manoeuvre diplomatique, il sera essentiel d'aider à la résolution durable du problème du Cachemire. Cela signifie convaincre les Indiens d'accepter l'existence définitive de l'Etat pakistanais. Tâche difficile qui réclame un doigté et une capacité d'influence considérables. Imagine-t-on une médiation indo-pakistanaise dans la résolution des crises de Berlin ?
Le constat final est donc double. Dans cette affaire asiatique le poids des États européens, France et Royaume-Uni compris est insignifiant. Celui des Etats-Unis, bien que plus important, tend à se réduire.

Au plan mondial, la diplomatie de non-prolifération ne peut se conserver que sur la base de tractations rigoureusement réalistes. Le masque du discours universel est tombé pour la seconde fois (la première étant le rejet du TNP en 1968 par plusieurs États tels que la France, la Chine, le Brésil, l'Argentine...). Il ne pourra se reconstituer que dans des conditions considérablement altérées, en attendant la crise suivante.
Ainsi l'Histoire poursuit-elle son chemin


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Strategic Perspectives N°39



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