Tournant dans l'ordre politique
En procédant à leurs essais, Indiens et Pakistanais ont
montré que leurs con-ceptions de la recherche de la puissance et
de la conservation de l'intérêt national divergeaient radicalement
de celles qui, à ce jour, semblent l'emporter dans la zone euro-atlantique.
Les essais indiens et pakistanais ne marquent certes pas la fin de
la diplomatie de non-prolifération mais une certaine façon
de la conduire, singulièrement celle que dirigeaient les Etats-Unis
depuis la disparition de l'Union soviétique. En réalité,
les quatre "occi-dentaux" du club nucléaire avaient bien montré
qu'en entrant dans les liens d'une non-prolifération vertueuse en
paroles, ils n'entendaient pas pour autant, dans les faits, renoncer à
cet incomparable outil de puissance que représente l'arme nucléaire.
Revers majeur pour la diplomatie américaine, les essais montrent
les limites de ce grand écart auquel Washington a cru pouvoir se
livrer. D'un côté, on prétend brider les candidats
au nucléaire militaire, tandis que, de l'autre, on procède
à des essais sous-critiques et l'on prend des dispositions doctrinales
(PDD 60 de novembre 1997) qui laissent clairement entendre que les armes
nucléaires sont là pour durablement rester.
C'est cet ordre-là, cette paix par l'Empire, que contestent
les nouveaux essais nucléaires non sans que l'on voit se profiler
en arrière-plan la stratégie de Pékin. Dans cette
affaire, la Chine joue en effet un rôle central pour une triple raison.
D'abord, parce qu'elle est désignée comme rivale, voire comme
menace par l'Inde. Ensuite parce qu'elle utilise le Pakistan pour un jeu
de dissuasion complexe destiné à contrer par une sorte de
glacis pakistanais la montée en puissance indienne. Enfin parce
qu'elle entend supplanter les Etats-Unis dans le rôle de grande puissance
en Extrê-me-Orient.
Invariants stratégiques : repenser l'impensable
Les essais nucléaires ont réveillé tous les vieux
fantasmes.
Sur le nucléaire, d'abord, qui pourrait bien être une
arme d'emploi. Sur les cultures "orientales" ensuite, qui n'ont pas la
même rationalité et les mêmes conceptions de la vie
humaine que les nôtres.
Séduisante, la formule publicitaire "trop de nucléaire
tue le nucléaire" n'a pourtant guère de sens. Car le problè-me
n'est pas tant celui de la quantité des États détenteurs
que de la qualité particulière de l'énergie atomique.
Or la nature de l'arme reste fondamentalement identique. De par le caractère
assuré et démesuré des destructions produites, elle
contraint à un calcul qui ne tolère aucune variation. Même
les "modes-tes" énergies d'environ 20 kt des essais ne laissent
guère de place pour l'incertitude. C'est déjà un peu
plus qu'Hiroshima et, au prix d'améliorations qui paraissent à
portée des techniciens indiens et pakistanais, il serait possible
de dégager des énergies fortement supérieures. En
d'autres termes, les concentrations de forces armées, les villes,
les dirigeants eux-mêmes courrent le ris-que insupportable de la
destruction assurée. Si bien que, comme leurs prédécesseurs,
Indiens et Pakistanais, chacun en fonction de ses objectifs respectifs,
devront rechercher le tabou nucléaire, non sans être exempts
de tentations et de fantasmes comme ces mêmes prédécesseurs.
Mais objecte-t-on, "ces gens-là" n'ont ni la même compréhension
du nucléaire, ni les mêmes valeurs, ni la même conception
du temps et de la vie humaine.
Tout ceci procède d'une méconnaissance de l'Autre et
d'une introversion qui rappelle étrangement la sinistre époque
du Vietnam vu par les crânes d'oeufs rassemblés autour de
McNamara. Il faut vraiment tout ignorer du sous-continent indien, de sa
culture millénaire, de ses élites politiques, scientifiques
et techniques pour croire ces pays étrangement imperméables
à la rationalité en général, à la logique
de la dissuasion nucléaire en particulier.
La décision pakistanaise de procéder si tôt que
possible à des essais montre clairement une parfaite compréhension
du rôle dissuasif de l'arme nucléaire. Pour en convaincre,
prenons l'exemple du professeur Abdus Salam. Dans les années cinquante,
il était, tout simplement, directeur du Centre International de
Physique théorique de Trieste qui accueillait en formation les personnels
techniques de l'AIEA, et conseiller scientifique du président du
Pakistan. Membre de toutes les grandes associations scientifiques britanniques,
il illus-tre parfaitement l'imbrication entre les Mondes, entre les communautés
savantes. (Texte de Abdus Salam in Les armements modernes, Flammarion,
1970.
"Par un froid matin de l'an 1258, Nassir Eddyn-Al Thoussi, le
plus grand astronome de son époque, fut réveillé sur
l'ordre de son maître, le Mongol Houlagou Khan (le petit-fils de
Gengis). Les canons de siège des Mongols étaient en position
autour des murs de Bagdad, et Houlagou allait donner l'ordre d'attaque.
Mais cette même nuit, il avait reçu un sévère
avertissement du Calife de Bagdad, Al-Moustasim : si Bagdad était
attaquée, le Calife, dernier successeur du prophète, avait
la promesse de renforts tels que le monde n'en avait jamais connus : des
armes de destruction massive. Des nappes de feu pleuvraient du ciel, la
peste noire frapperait les armées mongoles, et le Soleil s'assombrirait
pour ne plus jamais briller. Si bien qu'Houlagou, ses terreurs païennes
réveillées, était en proie à la panique".
La vraie prolifération est là. Et l'on ne saurait trop
souligner le profit que les Occidentaux ont tiré, pour leurs propres
développements, de ce savoir venu d'autres espaces géographiques
associés.
Evitons donc de parler à la légère d'irrationalité.
Comparons, pour chacun des acteurs, selon son modèle social, le
statut et la fonction de la force dans ses relations qu'il établit.
Rapportons l'ensemble au calcul des enjeux dès lors que l'arme nucléaire
entre dans l'équation..., etc. Bien évidemment tout ceci
exige des études socio-culturelles approfondies. Rien à voir
avec les approximations d'universitaires fourbus, venues de Boston ou d'ailleurs.
Risques
Comme dans toute situation complexe dont la stabilité n'est pas
encore établie sur des principes clairs, il existe cependant des
risques. Certains présentent un caractère original ; d'autres
s'apparentent aux problèmes qui hantèrent les années
de la Guerre froide. Commençons par les seconds puisque, relevant
de la technique, ils présentent un caractère simple. Ce peut
être en effet le risque d'erreur dans la manipulation des armes surtout
des vecteurs dès lors que l'on dispose de missiles balistiques.
Frappe par erreur technique ou perte de contrôle par l'autorité
politique. Un risque moins probable mais encore possible serait la recherche
de l'annihilation des capacités naissantes de l'adversaire, alors
qu'il ne dispose encore que d'un petit nombre d'armes et ne s'est pas doté
d'une force invulnérable de représailles en second. Au tout
début des années soixante, les Etats-Unis avaient envisagé
de neutraliser préemptivement les capacités chinoises. Bien
vite, ils renoncèrent. Car cela suppose de prendre une initiative
nucléaire contre un adversaire qui ne s'est pas encore engagé,
posture impossible à assumer politiquement face au reste du monde
quel que soit le degré d'animosité à l'égard
de l'ennemi.
Ce pourrait être davantage pour l'Inde la tentation de pousser
au bord du gouffre le Pakistan en tant qu'entité politique. Deux
voies sont concevables. Par une confrontation plus importante sur le Cachemire,
celle-ci pourrait con-duire à l'escalade au point de porter la guerre
dans la profondeur du territoire pakistanais. Acculés à une
défaite catastrophique, les dirigeants d'Islamabad n'auraient plus
que le choix entre deux formes de l'anéantissement.
Par ailleurs, les deux États exploreront -ils le font déjà-
les voies de la manoeuvre indirecte. La subversion via le terrorisme de
manière à déstabiliser l'adversaire. Exploiter la
faiblesse de l'Etat pakistanais, attiser les antagonis-mes religieux en
Inde constituent des options déjà explorées et à
portée de main. Plus "pratique" cette approche pourrait bien constituer
le proche avenir de la relation antagoniste entre les deux gouvernements.
Sans doute les Etats-Unis ont-ils puissamment contribué à
la décomposition de l'Union soviétique. Mais le processus
de transformation fut déclenché de l'intérieur par
une équipe de réformateurs qui incarnait une légitimité
domestique et non sous la pression de manoeuvres ostensibles de déstabilisation.
Mais dès lors que l'Inde disposerait d'une capacité de
frappe contre la Chine, ceux-ci devront prendre soin de prévenir
une initiative nucléaire pakistanaise.
Que faire ?
En fonction des risques, il existe donc plusieurs niveaux d'intervention
possibles. Laissons de côté les sanctions tant leur inefficacité
et leur caractère contre-productif ont été annoncés
et mesurés. Compte tenu de la différence des potentiels entre
les deux États, les pénaliser également reviendrait
à choisir l'un contre l'autre.
La position de la conférence du désarmement de Genève,
poussée par la Nouvelle-Zélande, témoigne d'une perte
du sens de la réalité quasi clinique qui rappelle les années
les plus sombres de l'entre-deux guerres. Exiger le renoncement des deux
États à leurs armes nucléaires n'a rigoureusement
aucun sens. Au nom de quoi les convaincrait-on ?
Refuser de reconnaître le statut d'EDAN (Etat doté d'armes
nucléaires) témoigne d'un rejet de la réalité
plus complexe et plus tacticien. Il serait bien maladroit d'accorder immédiatement
une "prime à l'essai nucléaire". Pourtant, à terme,
c'est bel et bien ce qui se produira une sorte de P5+ 1+1 comme on a G7+1.
Encore faudra-t-il négocier les conditions de l'insertion finale.
C'est tout l'intérêt de la manoeuvre qui commence aujourd'hui.
L'entrée dans le club nucléaire en tant qu'EDAN suppose
l'insertion dans le TNP, le CTBT et la négociation d'un cut-off.
En complément, il faudrait envisager d'associer l'Inde et le Pakistan
au MTCR (Missile Technology Con-trol Regime). Toutefois, la tâche
paraît politiquement délicate. Les Indiens n'accepteront jamais
un statut différent de celui de la Chine qui les alignerait à
la baisse sur le Pakistan. En outre, au plan technique, si les essais nucléaires
indiens, comme c'est probable, n'ont pas fourni les éléments
suffisants pour disposer d'une capacité thermonucléaire,
il y a peu de chances pour que l'Inde s'engage dans la voie du CTBT et
du cut-off.
Compte tenu de la volatilité de la situation et des risques
évoqués, il importe de sérieusement se demander s'il
ne conviendrait pas d'apporter l'assistance nécessaire pour assurer
la sureté et la sécurité des systèmes nucléaires
(A titre de référence, je rappelle l'article de Joseph S.
Nye, New Approaches to Nuclear Proliferation Policy, Sciences, vol
256, mai 1992.) .
Se poserait enfin le problème de l'acquisition d'une frappe
en second. Aider l'un ou l'autre des adversaires ne paraît guère
relever d'une intervention extérieure des États occidentaux.
Encore que rien ne permet d'assurer que la Russie et la Chine ne finissent
par contribuer, chacune pour des raisons propres, à stabiliser la
situation nucléaire de cette manière. Ce serait bien sûr
l'avènement de deux puissances nucléaires complètes
en Asie.
Ultime manoeuvre diplomatique, il sera essentiel d'aider à la
résolution durable du problème du Cachemire. Cela signifie
convaincre les Indiens d'accepter l'existence définitive de l'Etat
pakistanais. Tâche difficile qui réclame un doigté
et une capacité d'influence considérables. Imagine-t-on une
médiation indo-pakistanaise dans la résolution des crises
de Berlin ?
Le constat final est donc double. Dans cette affaire asiatique le poids
des États européens, France et Royaume-Uni compris est insignifiant.
Celui des Etats-Unis, bien que plus important, tend à se réduire.
Au plan mondial, la diplomatie de non-prolifération ne peut se
conserver que sur la base de tractations rigoureusement réalistes.
Le masque du discours universel est tombé pour la seconde fois (la
première étant le rejet du TNP en 1968 par plusieurs États
tels que la France, la Chine, le Brésil, l'Argentine...). Il ne
pourra se reconstituer que dans des conditions considérablement
altérées, en attendant la crise suivante.
Ainsi l'Histoire poursuit-elle son chemin
