Les essais nucléaires, le mois dernier, en Inde puis au Pakistan,
ont officialisé une situation de fait. Les deux pays protagonistes
de l'Asie du Sud possédaient déjà, depuis de nombreuses
années comme l'affirmaient les analystes, une certaine maîtrise
des armes nucléaires. Une dissuasion nucléaire qui ne voulait
pas dire son nom existait bel et bien dans cette partie du monde (Alain
Lamballe, Le Pakistan à la recherche de lui-même, Défense
nationale, mars 1997). Elle s'en trouve confortée.
L'Inde a toujours considéré la Chine comme son adversaire
potentiel le plus dangereux. Sa défaite humiliante lors du conflit
de 1962 avec son grand voisin du Nord explique en grande partie son programme
nucléaire militaire dont la première manifestation tangible
fut l'essai, alors qualifié d'explosion pacifique, en mai 1974,
à Pokharan dans le désert du Rajasthan. De son côté,
le Pakistan affichait, après sa défaite face à l'Inde
en décembre 1971, et son démembrement qui avait donné
naissance au Bangladesh, son intention de se doter, comme son adversaire,
d'un armement nucléaire.
La genèse du programme nucléaire pakistanais
Au fil des ans, le Pakistan a su profiter de l'aide étrangère,
surtout chinoise, pour se constituer un ensemble de cen-tres de recherche
nucléaire et de production de matériaux fissibles dont les
plus connus sont ceux de Kahuta près de la capitale et de Khushab,
au Sud de la "Salt range" (entre Islamabad et Lahore). Les activités
de ces établissements s'exerçaient et s'exercent toujours
dans les domaines civil et militaire.
Le Canada a fourni un réacteur nucléaire à eau
lourde (dénommé Kanupp et situé à l'Ouest de
Karachi).
La France s'est engagée à deux reprises pour fournir
une aide. D'abord en 1976, pour la construction d'une usine de retraitement
de déchets radioactifs à Chasma (sur les bords de l'Indus),
projet abandonné en 1978 sous la pression des Américains
qui craignaient la production d'uranium enrichi à des fins militaires.
Ensuite en février 1990, pour la réalisation d'une centrale
électronucléaire (à eau pressurisée), projet
tombé en désuétude dès juin 1991 lorsque la
France a adhéré au Traité de Non-Prolifération
(les Pakistanais n'ont jamais voulu y adhérer et se plier aux règles
strictes de contrôle international, tant que les Indiens n'en feraient
pas autant de leur côté). La coopération nucléaire
avec la France est donc une histoire avortée, mal perçue
par le Pakistan.
Par des moyens détournés, les chercheurs pakistanais
ont obtenu les spécifications de l'usine d'enrichissement de l'uranium
par ultracentrifugation, à Almelo (Pays-Bas), exploitée en
commun par les Néerlandais, les Britanniques et les Allemands.
Pékin a fourni des informations sur la fabrication d'une arme
atomique ; cette aide a été déterminante. Par ailleurs,
grâce à un contrat signé avec les Chinois le 31 décembre
1991, la construction d'une centrale électronucléaire se
fait à Chasma. Celle-ci (dénommée Chasnupp) devrait
être terminée à la fin de 1998.
En profitant de ces coopérations diverses, civiles et militaires
et des informations obtenues de manière illégale, les Pakistanais
ont probablement mis au point leur première bombe atomique dès
1986. Des militaires oeuvraient expressément dans ce sens comme
le général Hamid Gul.
Les vecteurs (avions et missiles sol-sol)
L'armée de l'air dispose de 32 F 16 pouvant être équipés
pour la livraison d'armes nucléaires. Elle se trouve en état
d'infériorité dans ce domaine par rapport à l'armée
de l'air indienne qui peut aligner 80 Jaguar et 120 Mig 27 pour ce genre
de missions.
Parallèlement aux recherches nucléaires, des efforts
ont été consacrés pour la mise au point de missiles,
de manière générale les meilleurs vecteurs pour délivrer
des armes de destruction massive parce que plus difficilement interceptables.
Des laboratoires publics ont cherché à se procurer dans certains
pays occidentaux la technologie nécessaire, notamment pour le guidage.
Les Chinois, de leur côté, ont facilité la mise au
point des missiles tactiques comme le Hataf I (d'une portée voisine
de 100 kilomètres) et le Hataf II (d'une portée pouvant aller,
pour certaines versions, jusqu'à 600 kilomètres), sans doute
assez peu performants. Ils ont aussi exporté le missile M 11 (d'une
portée de 300 kilomètres, deux régiments en seraient
déjà dotés). Le missile à portée intermédiaire
Hataf V (dénommé Ghauri), expérimenté sur une
distance de 1 200 kilomètres (voire de 1 500) le 6 avril 1998, semble
une copie de l'engin nord-coréen Nodong. Il peut être mis
en oeuvre à partir d'un lanceur mobile, ce qui diminuerait sa vulnérabilité.
Malgré les progrès accomplis au cours des dernières
années, les Pakistanais accusent du retard en matière balistique
par rapport aux Indiens. Le programme spatial de New Delhi, sans équivalent
au Pakistan, favorise la mise au point de missiles intercontinentaux, en
l'occurrence nécessaires contre la Chine et a fortiori de missiles
à portée moyenne et intermédiaire, suffisants contre
le Pakistan. D'ores et déjà, les Indiens disposent d'une
panoplie de missiles tactiques (Prithvi, portant selon les versions à
150 ou 250 kilomètres) et stratégiques (Agni, portant à
2 500 kilomètres).
Les essais nucléaires de mai 1998
Les cinq essais nucléaires indiens à Pokharan (trois le
11 mai 1998 et deux le 13 mai) provoquèrent une certaine surprise
dans le monde, bien qu'ils avaient été envisagés par
le Bharatiya Janata Party dans son programme de la dernière campagne
électorale, désormais la principale formation gouvernementale
à New Delhi. Le Pakistan répliqua par cinq essais sur le
site de Chagaï (dénommé aussi Dostan Wadh, près
de la frontière iranienne, donc relativement éloigné
de l'Inde), le 28 mai, qui ne surprirent personne et un essai, quelque
peu inattendu, le 30 mai. Ainsi, Islamabad égalisait avec l'Inde
par le nombre total des essais effectués (en incluant la première
explosion indienne en mai 1974).
Les caractéristiques des explosions pakistanaises ne sont pas
encore connues. Nul ne sait pour le moment si divers types d'essais, y
compris thermonucléaires comme dans le cas de l'Inde, ont été
effectués. Il semble toutefois acquis que les ingénieurs
pakistanais savent, comme leurs homologues indiens, miniaturiser les charges
et donc les rendre transportables sur des vecteurs comme les avions et
missiles.
Les conséquences stratégiques, politiques et économiques
des essais
Les essais conduits par le Pakistan peu de temps après ceux
de l'Inde montrent que la dissuasion nucléaire joue dans les deux
sens, comme on le savait déjà : du fort au faible pour New
Delhi et du faible au fort pour Islamabad. Le pouvoir égalisateur
de l'atome avantage le Pakistan face à l'Inde. En revanche, ce dernier
pays bénéficie d'une certaine protection du faible au fort
face à la Chine bien que ses vecteurs manquent encore de portée
et sans doute de précision pour atteindre les principaux centres
urbains et industriels de son adversaire potentiel, au-delà du Tibet.
Les deux protagonistes d'Asie du Sud chercheront selon toute vraisemblance
à améliorer leurs vecteurs, en les rendant plus aptes à
pénétrer la défense adverse et en augmentant la précision.
Ils voudront aussi se doter d'une possibilité de seconde frappe,
ce qui sera plus facile pour l'Inde, compte tenu de sa plus grande dimension
et de sa profondeur stratégique (la distance protègera encore
longtemps des sites de seconde frappe qui seraient situés dans le
Sud et l'Est de l'Inde).
Même si, comme il faut l'espérer, les experts et responsables
de la défense privilégient la stratégie de dissuasion
plutôt qu'une doctrine d'emploi du feu nucléaire tactique
sur le champ de bataille, la possession désormais officielle par
les deux belligérants potentiels d'armes de destruction massive
modifiera le combat conventionnel. La peur s'emparera, encore plus qu'auparavant,
des énormes masses urbaines qui fuiront vers les campagnes en désorganisant
tous les transports routiers et ferroviaires. De ce fait, les combats conventionnels
par les grandes unités blindées et mécanisées
se dérouleront de préférence dans les zones désertiques.
Sur le plan intérieur, le pouvoir du Premier ministre pakistanais,
Nawaz Sharif, en sort renforcé, au moins à court terme. Un
consensus semble exister pour poursuivre la montée en puissance
des forces nucléaires. Mais les coûts d'une modernisation
de ces systèmes d'armes ne seront pas négligeables car ils
ne supprimeront pas le développement des armements conventionnels.
Les sanctions économiques décidées par les Etats-Unis
et le Japon et, sous leur pression, par les organismes d'aide internationaux,
contre les deux pays proliférateurs engendreront des difficultés
supplémentaires, plus au Pakistan qu'en Inde. Rien ne prouve cependant
que les attitudes restrictives américaine et japonaise se poursuivront
longtemps.
Les sanctions militaires américaines, déjà appliquées
depuis 1990, peuvent difficilement se durcir. Elles se maintiendront en
privant notamment l'armée de l'air pakistanaise de F 16 supplémentaires.
Les autres aides militaires étrangères se poursuivront ;
le programme d'acquisition de sous-marins français Agosta 90 B ne
subira aucune conséquence.
La situation au Cachemire devrait se figer et la ligne de contrôle
pourrait se transformer en frontière internationale. En effet, la
dissuasion nucléaire devrait, en toute logique, empêcher les
deux acteurs d'entreprendre des offensives de grande ampleur susceptibles
de provoquer des représailles.
Bien qu'il ne le proclame pas, le Pakistan peut s'enorgueillir d'être
devenu, officiellement, le premier Etat musulman à se doter d'armes
nucléaires. Son prestige en sera rehaussé dans le monde de
l'islam. Mais rien ne prouve qu'il fera bénéficier d'autres
pays islamiques de son savoir-faire même si son armement nucléaire
sera assimilé, qu'il le veuille ou non, par les extrémistes
comme une "bombe islamique" et même si des pressions s'exercent dans
ce sens (en échange d'aide financière par exemple). Un sentiment
de fierté pourrait naître dans le monde arabe et en Iran et
faire des émules dans certains pays. Des sentiments pro-pakistanais
ne sont pas non plus à exclure en Inde même dans l'importante
communauté musulmane (au total près de 130 millions), au
Cachemire mais aussi ailleurs, notamment en Uttar Pradesh et en Andhra
Pradesh. Les services spéciaux pakistanais pourraient favoriser
de tels mouvements de sympathie qui seraient gravement dommageables pour
l'unité de l'Inde. Le nationalisme des musulmans indiens ne saurait
toutefois être systématiquement mis en doute ; le conseiller
scientifique du Premier ministre de l'Inde, physicien nucléaire,
Abdul Kalam, appartient à cette communauté. Au Pakistan,
aucune réaction antigouvernementale de la minorité hindoue
n'est à craindre car celle-ci est numériquement très
faible.
De son côté, la Chine pourrait réactiver l'aide
qu'elle apportait jadis à certaines rébellions, notamment
dans le Nord-Est de l'Inde. En tout état de cause, le rapprochement
récemment constaté entre les deux pays, à l'époque
de l'ancien gouvernement de New Delhi, avec l'adoption de véritables
mesures de con-fiance, paraît révolu. Le Pakistan ne tirera
que des avantages de cette tension sino-indienne renaissante.
L'Asie du Sud a connu quatre guerres au cours du premier quart de siècle
qui a suivi la naissance de l'Inde et du Pakistan, en août 1947 :
conflits indo-pa-kistanais en 1947, 1965 et 1971 et conflit sino-indien
de 1962. Depuis 1972, c'est-à-dire depuis 26 ans, la paix règne
ou tout au moins un état de non-guerre existe dans cette région
du monde ; seuls des heurts sporadiques et limités, parfois certes
violents, ont opposé forces armées indiennes et pakistanaises
au Cachemire, sur la ligne de contrôle et dans le glacier du Siachen.
La dissuasion nucléaire de facto explique, au moins en partie, l'absence
de guerre généralisée. La dissuasion nucléaire
de jure qui prévaut désormais devrait, de même, réfréner
toutes velléités chez les responsables indiens et pakistanais
de déclencher des hostilités sur une grande échelle.
Mais le danger subsiste d'une exacerbation des passions populaires susceptibles
d'exercer de fortes pressions sur les dirigeants. La crainte que suscite
l'importance au Pakistan des militaires dans la vie politique et l'absence
de véritable contrôle civil sur les forces armées ne
doit pas être exagérée. Le haut commandement pakistanais
n'est pas constitué de faucons et ne le sera probablement pas.
