Perspectives stratégiques

Du Japon : à l'ombre chinoise

par Jean-Paul Joubert
Directeur du CLESID, Université Lumière, Lyon

Le mauvais génie ne risque-t-il pas de sortir de sa boîte ? La question est sur toutes les lèvres après les essais nucléaires indiens et pakistanais qui semblent tout d'un coup démolir les belles assurances de la dissuasion. Et si le tabou venait à être transgressé ? C'est sans doute l'occasion de rappeler, après Fred Iklé (Fred Charles Iklé, "The Second Coming of the Nuclear Age", Foreign Affairs, vol 75, n° 1, janv.fév. 1996, pp. 119-128.) , que si le "non emploi" est, depuis Hiroshima une réalité historique incontestable, la dissuasion est, elle, une théorie hypothétique. Ce n'est que par une heureuse rencontre historique et un artifice rhétorique que les deux notions se sont télescopées et presque confondues, bien à tort, car la dissuasion, pour efficace qu'elle soit, peut échouer. Deux autres notions, généralement accouplées, doivent également être passées au crible de la critique. Depuis la fin de la Guerre froide, la lutte contre la prolifération et la reconduction du Traité de non-proli-fération ont contribué à figer la séparation entre Etats dotés ou non de l'arme nucléaire. Le Japon montre pourtant que cette distinction est problématique et qu'il peut exister une "Weaponless Deterrence" une dissuasion nucléaire sans armes nucléaires, pour reprendre un concept avancé en 1984 par Jonathan Schell2, une "Recessive Deterrence" que l'on pourrait traduire par dissuasion "récessive" ou "virtuelle".

Depuis les années soixante, le Japon a laissé "la porte ouverte" à la puissance nucléaire. Les militaires japonais ont même sérieusement envisagé la fabrication d'armes nucléaires. Le Japon a d'abord développé un programme nucléaire civil massif produisant du plutonium militarisable en quantité telle que, même avec beaucoup d'indulgence pour l'objectif avancé de recherche de l'autonomie énergétique, il est difficile de ne pas voir dans ces stocks, à la rentabilité économique douteuse, une forme de prolifération larvée. Le Japon a ensuite également poursuivi un programme spatial agressif qui lui a permis de se doter d'une fusée civile intercontinentale, la H2, qui, avec quelques modifications, sans doute à la portée des ingénieurs japonais, est susceptible de se transformer en missile balistique intercontinental. Rappelons aussi que les premiers pas décisifs de la révolution de la précision ont commencé avec l'application à des fins militaires d'une caméra civile japonaise, et que le Japon produit sous licence des fusées antimissiles Patriot. La question n'est donc pas de savoir si le Japon est capable de fabriquer une arme nucléaire, mais s'il décidera de le faire ou s'il y sera contraint par la montée des périls en Asie.
Les gesticulations par essais nucléaires interposés entre l'Inde et le Pakistan ne sont sans doute que la première expression de reclassements beaucoup plus fondamentaux. Nous sommes vraisemblablement en train d'assister à la première phase d'une redistribution générale de la puissance. Avec l'effondrement de l'Union soviétique, un système international s'est effondré. Un autre émerge sous nos yeux, et l'histoire nous apprend que ces gestations sont dangereuses. La guerre a été l'accoucheuse des quatre systèmes qui se sont succédés depuis le Congrès de Westphalie. Le discours dominant depuis la fin de la Guerre froide proclamant que la guerre devait désormais être rangée au musée des accessoires et que seules était à l'ordre du jour la gestion des "crises", pourrait bien se révéler, à tout le moins, prématuré.
En proposant au Japon un "partenariat mondial", l'Amérique a pris acte en 1989 des modifications intervenues au cadran de la puissance. Depuis cette date, la question du retour du Japon à la grande politique est devenu sujet de discussion au sein des élites japonaises. Le Japon doit-il maintenir le statut de "puissance civile" qui a fait son succès et son originalité depuis 1945, ne doit-il pas s'engager dans un "retour à la normale" qui implique inévitablement l'accès à l'arme nucléaire ? La question est posée avec insistance dans les milieux dirigeants japonais depuis l'effondrement du "système de 1955" incarné dans la domination sans partage du Parti libéral-démocrate. Avec des différences finalement mineures, ces nombreuses déclarations comportent le même message : le Japon doit se dépouiller de sa vieille image d'Etat-marchand et jouer un rôle plus large dans les affaires mondiales. De nombreux commentateurs comparent même - l'analogie n'est pas innocente - la situation actuelle du Japon à celle des Etats-Unis, quand ils furent poussés dans les années 40 à sortir de leur isolationnisme et à s'engager dans la Weltpolitik. Après les essais indiens, la question est sans doute plus pressante, mais elle se double maintenant d'une autre, plus redoutable peut-être : le Japon peut-il continuer à maintenir son dispositif de puissance civile, virtuellement nucléaire, et à confier sa sécurité à l'Amérique ?

La première variable qui conditionne la réponse à cette question est bien connue, mais personne n'en possède les clefs. La Guerre froide, qui n'est pas totalement terminée en Asie, a laissé sur l'agenda l'inconnue des conditions de l'inévitable réunification de la Corée, dont rien ne dit qu'elle sera aussi facile et pacifique que l'a été celle de l'Allemagne.
Même si la menace d'un choc direct, qui pourrait être facilement potentialisé par les très mauvais souvenirs laissés par les Japonais en Corée lors de la Seconde Guerre mondiale, n'est pas pressante, demeure le risque d'une "dissuasion nucléaire indirecte" dans laquelle le Japon se trouverait pris en otage, et ce indépendamment même de tout différend.

La seconde est tout aussi problématique et sans doute plus décisive et tient à l'évolution de la Chine. Ce qui se profile en effet au lendemain des essais indiens, c'est l'affrontement de deux géants. La Chine et l'Inde, deux Etats-continents dont la stabilité politique est loin d'être assurée. Ces deux Etats sont en pleine transition de la société agraire à la société industrielle. Si l'on veut bien, avec William Mc Neill (William McNeill, La recherche de la puissance), se souvenir que le grand conflit de 1914-1945 était, au moins en partie, à mettre en relation avec une transition de même nature, il y a de quoi être inquiet. Il n'est pas dit en effet que ces Etats aient pour les pertes humaines la même considération que leurs homologues occidentaux. Or la dissuasion nucléaire repose sur l'hypothèse qu'un niveau de destruction inacceptable retiendra les adversaires. Mais quelle est ici la mesure de l'inacceptable ?
Le Japon pourra-t-il se tenir à l'écart d'une montée des enchères entre la Chine et l'Inde ? Le Japon a, avec la Chine, comme d'ailleurs avec la Russie, autre puissance nucléaire voisine, un contentieux territorial non réglé. Un modus vivendi fragile voyait la Chine accepter de bonne grâce la dépendance japonaise vis-à-vis de l'Amérique parce que cette subordination présentait l'avantage de reporter à plus tard le retour du Japon à la puissance globale. En échange, le Japon fermait les yeux sur la question des droits de l'homme en Chine et contribuait au développement de l'économie de marché. Mais ce compromis est fragile et peut être remis en question par une affirmation plus forte de la Chine en réaction à la poussée indienne ou par un désengagement de l'Amérique, désormais con-trainte de gérer des équilibres plus délicats que ceux de la Guerre froide.
L'attitude du Japon durant la crise indo-pakistanaise est pour l'heure sans ambiguïté. Seul de tous les alliés de l'Amérique, le Japon, à la différence de l'Allemagne, l'autre grande puissance "civi-le", s'est immédiatement aligné sur Was-hington. Pour Tokyo, l'alliance américaine n'est pourtant plus la panacée. Depuis les années soixante-dix, en poursuivant la modernisation des Forces d'Auto-défense et en revendiquant un rôle plus important dans la sécurité régionale, Tokyo a mis fin tout doucement à la doctrine Yoshida de primauté de la relation bilatérale avec les EU ainsi qu'à la doctrine Fukuda de renonciation à la puissance militaire. Mais le Japon a encore intérêt à maintenir le même cap qui est pour l'heure le plus avantageux. Le Japon est partisan de l'extension indéfinie du TNP et continue à adhérer aux trois principes non-nucléaires ce qui signifie qu'il ne se dotera pas et ne déploiera pas d'armes nucléaires. Il s'est placé à la tête de la politique de non-prolifération : TNP, CTBT (Comprehensive Test Band Treaty), AIEA (Agence Internationale de l'Energie Atomique), système de refus de l'accès aux technologies, mise en oeuvre du chapitre VII de la charte de l'ONU à l'égard d'un Etat proliférant assimilé à un "agresseur", participation au "groupe des 21" de l'ONU favorables au désarmement nucléaire. Dans le même temps, avec le programme Westpac (Western Pacific Missile Defense Architecture), l'industrie japonaise s'est impliquée dans l'élaboration d'un système de défense antimissile sophitiqué dans le but de neutraliser les missiles coréens et chinois.
Ce paradoxe d'un Etat favorable au désarmement nucléaire et qui pourtant ne rejette pas la dissuasion et la pratique, s'explique par le fait que la défense japonaise n'a jamais reposé sur "l'emploi en premier" des armes nucléaires mais aussi par le fait que l'élimination des armes nucléaires lui permettrait de se passer du "parapluie" américain et d'éviter d'aller au nucléaire militaire ouvert qui ne pourrait qu'indisposer ses voisins. Cette politique diminue en outre les soupçons sur son programme Plutonium et masque, sans lui nuire, ses propres capacités nucléaires virtuelles tout en donnant au Japon un statut international éminent de leader des Etats non dotés de l'Arme nucléaire (ENDAN).

Mais cette position est sans doute intenable à terme. Le Japon basculera-t-il dans la fabrication d'une arme nu-cléaire ? Rien n'est moins sûr et ce pour une raison. La dissuasion nucléaire repose sur la crédibilité. C'est pour "convaincre" que l'Inde comme le Pakistan, qui sont encore de grands pays pauvres ont besoin de procéder à des essais. Le Japon peut s'en passer. En 1993 la revue Proliferations Issues expliqua que le ministre de la Science et de la Technologie avait produit un rapport "secret" mais volontairement diffusé qui établissait que le Japon avait acquis la capacité de fabriquer des armes nucléaires au début des années 80 et que la politique nucléaire était conduite dans l'objectif de renforcer la position du pays "en tant qu'Etat potentiellement nucléaire" Sa puissance scientifique, technologique et financière suffit. Quant il dit qu'il ne veut pas fabriquer d'armes mais qu'il peut le faire facilement et rapidement si la situation l'exige, le message est crédible. Le Japon a déjà dans le passé utilisé cette forme de dissuasion conduite avec des armes nucléaires "virtuelles" et, s'il devait sauter le pas, il ne le ferait sans doute pas avec un armement clandestin.


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