Chroniques

Chronique du 30 août 2007

par Michel TATU

La politique étrangère de Nicolas Sarkozy

Jusqu'alors limitée à quelques initiatives ponctuelles liées au calendrier diplomatique ou à certaines urgences choisies (participation à la négociation sur un "traité simplifié" européen, relations avec la Libye), la politique étrangère de la nouvelle présidence française a été précisée depuis une semaine par diverses déclarations générales et programmatiques : un discours de Nicolas Sarkozy devant les ambassadeurs français, celui du ministre Bernard Kouchner devant la même assemblée et divers entretiens accordés à la presse notamment. Outre la promesse d'une politique résolument volontariste et globale (le président va jusqu'à demander à son ministre, dans une "lettre de mission", de faire évoluer son outil diplomatique vers un "ministère de la mondialisation"), quelques grandes orientations s'en dégagent.

La principale est une volonté de se rapprocher de Washington. Certes, le président rejette, comme ses prédécesseurs, tout "alignement" et tient à rester "parfaitement libre" d'exprimer ses désaccords "sans complaisance ni tabou". Un engagement confirmé dans le même souffle par une critique de la "tentation du recours unilatéral à la force" à laquelle les Etats-Unis "n'ont pas su résister" et de leur absence de leadership sur la protection de l'environnement. Certes encore, il demande "que soit défini un horizon clair concernant le retrait des troupes étrangères" d'Irak, condition nécessaire selon lui pour que la communauté internationale, France comprise, puisse "agir" : c'est là sa principale différence avec son homologue américain qui au contraire multiplie des appels quasi désespérés au maintien de ses troupes - récemment portées à plus de 160.000 hommes - dans le pays. Mais sur d'autres problèmes concrets de l'actualité, des pas en avant sont sensibles.
- Sur l'Iran, la position française a été résumée par une "alternative catastrophique": celle devant laquelle la communauté internationale aurait à choisir entre "la bombe iranienne ou le bombardement de l'Iran". Depuis lors, l'Elysée a précisé que le terme "catastrophique" employé à propos de la seconde option "montre à quel point ce n'est pas envisagé". Il n'en reste pas moins que Nicolas Sarkozy conforte l'insistance de George W. Bush sur le non rejet de l'option militaire sur le problème du nucléaire iranien, qu'il qualifie lui-même de "crise sans doute la plus grave qui pèse aujourd'hui sur l'ordre international". C'est en tous cas ces déclarations qu'ont relevées en priorité les commentateurs américains et israéliens, d'autant que Jacques Chirac, pour sa part, avait minimisé le danger d'un Iran possesseur de la bombe atomique. Nicolas Sarkozy, qui juge une telle situation "inacceptable", invoque des "sanctions croissantes" à l'encontre de Téhéran ; et celles-ci pourraient être décidées dans un cadre unilatéral, en complément de celles décidées dans le cadre de l'ONU, comme il l'avait laissé entendre dès avril dernier dans un discours de campagne - et comme le font déjà les Américains. Cela dit, le nouveau président français prêche pour une démarche pragmatique, et fait miroiter l'espoir d'une coopération fructueuse avec l'Iran, y compris en matière de nucléaire civil.
- Sur l'Afghanistan, la France se rapproche de ses alliés en déplaçant vers Kandahar une partie (six Mirage) des avions qui étaient stationnés à Douchanbé (Tadjikistan). A l'heure où l'Otan, de l'aveu de Bernard Kouchner, "est rudement mise à l'épreuve en Afghanistan", ce rapprochement est symbolique plus encore que géographique, puisqu'il amène dans la capitale du sud afghan, au coeur de la zone de combat et sur une base américaine peuplée de 11.000 soldats alliés, les 150 hommes d'équipage et d'entretien de ces appareils. Il n'est pas question en revanche, du moins pour le moment, de faire revenir les éléments des forces spéciales que Jacques Chirac avait envoyés pour combattre Al Qaida dans l'Est du pays, et qu'il avait rappelés au début de l'année en cours.
- Sur les relations transatlantiques enfin, Nicolas Sarkozy rompt avec le passé en rejetant toute contradiction entre l'Otan et la constitution d'une Europe indépendante en matière de défense. Opposer les deux systèmes n'a "aucun sens", car "nous avons besoin des deux", déclare-t-il. Pour le moment, il ne s'agit que d'un postulat non encore concrétisé, comme l'ont montré l'insistance de Washington à défendre les prérogatives de l'Otan en toutes circonstances et l'extrème lenteur de la construction européenne dans ce domaine depuis des décennies. Le volontarisme de Nicolas Sarkozy fera-t-il bouger les choses ? On notera en tous cas que le président français plaide pour une "rénovation de l'Otan et donc de sa relation avec la France" et lie les deux dossiers : "une Europe de la défense indépendante et une organisation atlantique où nous prendrions toute notre place". Autrement dit, une intégration totale de la France dans une Otan "rénovée" n'est plus exclue, pour peu que les Etats-Unis reconnaissent qu'une Europe militaire est de leur "intérêt bien compris". Il est vrai que le dogme gaulliste avait déjà été sérieusement écorné, compte tenu de la fin de la guerre froide et de l'élargissement des activités de l'Otan : les seuls organismes boycottés par la France aujourd'hui sont le comité des plans de défense et le comité nucléaire de l'Otan, deux institutions dont l'importance a sérieusement diminué.

Dans tous les cas, George W Bush ne pouvait que se réjouir de ces inflexions, confirmées par la visite de Bernard Kouchner à Bagdad et la rencontre des deux présidents à Kennebunkport. En fait, les relations franco-américaines s'étaient déjà fortement réchauffées ces derniers mois, notamment entre militaires, comme l'ont montré la forte présence du Pentagone au salon du Bourget (27 généraux ou amiraux présents, contre une douzaine en 2005 et... 0 en 2003), la visite du porte-avions Enterprise à Cannes en juillet et son accueil au Rafale (une première dans l'histoire). L'ennui est que ce rapprochement conforte une administration en fin de course, très largement discréditée chez elle comme à l'extérieur. Il est vrai que son problème majeur, l'Irak, sera très probablement abordé par le prochain président d'une manière différente, sans doute assez proche des vues exposées aujourd'hui par Nicolas Sarkozy.

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