Les incertitudes en Irak, déja aggravées par les menaces américaines contre l'Iran, se sont encore compliquées avec le nouveau bras de fer déclenché autour du Kurdistan irakien. Après une attaque menée le 21 octobre dans le sud-est de la Turquie par des rebelles du Parti des travailleurs kurdes (PKK), qui a entraîné la mort de douze soldats turcs et fait huit prisonniers, le gouvernement d'Ankara menace d'une intrusion en force dans cette province du Nord de l'Irak. Il a obtenu pour cela le feu vert de son parlement et massé 100.000 soldats le long de sa frontière.
Certes, rien de cela n'est très nouveau, pas plus que le problème des Kurdes, une population de quelque 35 millions de personnes réparties entre la Turquie (18 millions), l'Iran (10 millions), l'Irak (5 millions) et la Syrie, sans parler de la diaspora répartie dans d'autres pays de la région et au delà (1 million en Europe). La lutte armée déclenchée contre la Turquie par le PKK remonte à 1984 ; elle a fait depuis cette date 37.000 morts, mais le seul endroit où les aspirations à l'autonomie se sont réellement concrétisées est l'Irak, grâce aux interventions occidentales : la région kurde au nord du pays, qui avait échappé dès 1991 au contrôle de Saddam Hussein, est devenu quasiment indépendante depuis l'occupation américaine de 2003. C'est aussi la seule province à peu près pacifiée, et en tous cas prospère, de tout le pays. Et la déstabilisation potentielle causée par les derniers événements met à l'épreuve tant les relations de l'Irak avec ses voisins que ce qui peut subsister de stratégie américaine dans la région.
Passons sur l'Etat irakien lui-même, qui, bien que présidé par le Kurde Jalal Talabani, n'a aucun pouvoir sur le Kurdistan, où ne pénètrent ni son armée ni sa police. L'autorité y est exercée par l'ancien rebelle Massoud Barzani et ses forces, les peshmergas, qui, s'ils ont déployé 40.000 hommes à la frontière turque, n'ont pas les moyens ni même l'envie de s'en prendre aux 3 à 4.000 "dissidents" du PKK retranchés dans une douzaine de camps dans des montagnes difficiles d'accès. Massoud Barzani s'est borné à les exhorter, de manière parfaitement rhétorique, à cesser d'utiliser son territoire comme base et à menacer de les "expulser", mais il s'est refusé à livrer un seul d'entre eux à la Turquie, comme le demande Ankara.
Les autres voisins de l'Irak sont partagés. La Syrie est le seul pays à avoir soutenu la Turquie, y compris son "droit légitime" à utiliser la force. Une attitude d'autant plus remarquée que c'est à Damas, du temps de l'ancien président Hafez El Assad, qu'avait trouvé refuge le chef du PKK Abdullah Ocalan. Et c'est précisément à la suite de menaces turques que ce dernier avait été expulsé, puis capturé - avec l'aide américaine - avant d'être jugé et condamné à la prison à vie en Turquie, en 1999.
Quant à l'Iran, il est lui aussi concerné car victime des incursions au Nord-Ouest de son territoire d'autres combattants kurdes du Parti de la liberté du Kurdistan (PJAK) - en fait une branche du PKK : de violents combats ont eu lieu dans cette zone depuis août dernier, et Téhéran a reconnu avoir procédé à plusieurs tirs de représailles contre les bases de ce parti en Irak. Pourtant, la République islamique ne souhaite pas voir une nouvelle puissance de l'Otan s'installer durablement chez son voisin. Tout en constatant, à l'occasion de diverses visites réciproques avec ses voisins, que les activités du PKK "nuisent aux intérêts de l'Irak, de la Turquie et de l'Iran", les dirigeants iraniens continuent de plaider pour une approche diplomatique.
Restent les Etats-Unis, dont la position, partagée entre la fidélité envers leurs anciens alliés turcs de l'Otan et leurs nouveaux alliés kurdes en Irak, entre la "lutte contre le terrorisme" (donc aussi contre celui du PKK ou du PJAK) et leur désir de nuire à l'Iran, ne peut être qu'ambigue. On en a eu un exemple ces derniers jours. Le 22 octobre, à l'occasion d'une rencontre avec son homologue britannique, Condoleeza Rice confirmait sa volonté de "mettre fin au terrorisme du PKK" et appelait les autorités régionales à prendre "des mesures immédiates pour arrêter ses opérations à partir du territoire irakien". Mais le 26, soit quatre jours plus tard - et cinq jours après l'attentat meurtrier en Turquie - le général Mixon, commandant américain dans le nord de l'Irak, assurait qu'il ne ferait "absolument rien" pour contrer les déplacements ou activités du PKK dans la zone sous son contrôle et qu'il n'avait reçu "aucune instruction" en ce sens...
Il est probable que rien ne sera décidé à Ankara avant le retour du Premier ministre Erdogan d'une visite à Washington, le 5 novembre. Une bonne partie de l'opinion turque attend une action en force, mais le paradoxe est que celle-ci est déjà utilisée depuis longtemps : non seulement de nombreuses incursions turques ont lieu dans le Nord irakien depuis dix ans, mais, comme le rapportent plusieurs envoyés spéciaux sur place, Ankara y maintient en permanence des bases - quatre ou cinq selon une source - au vu et au su des autorités locales. Les menaces actuelles supposent donc une intervention beaucoup plus importante, laquelle n'irait pas sans risque pour l'armée turque, compte tenu de la difficulté du terrain, et sans résultats garantis. Une autre raison est l'importance des liens économiques entre la Turquie et l'Irak, en particulier avec le Kurdistan, qui en dépend entièrement (notamment pour son électricité), où sont installées un millier d'entreprises turques et 15.000 ressortissants de ce pays. 20 % des importations irakiennes viennent de Turquie et passent par l'unique poste frontière de Habur, pour un montant de 5 milliards de dollars par an. Autant dire que les deux parties ont beaucoup à perdre à un affrontement, mais aussi que des sanctions économiques décidées par Ankara pourraient peser déjà très lourdement dans la balance...
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