Chroniques

Chronique du 21 février 2008

par Michel TATU

L'Europe et l'indépendance "supervisée" du Kosovo

La proclamation unilatérale de l'indépendance du Kosovo, le 17 février, n'a pas provoqué jusqu'ici de violences importantes, les dirigeants serbes n'envisageant pour le moment que des manifestations pacifiques, des protestations diplomatiques et des actions juridiques. Il reste que cette situation pose un sérieux défi, tant dans la région que sur le plan international.

Le Kosovo lui-même n'est qu'un micro-Etat en Europe, et l'un des plus pauvres : sa seule richesse est le charbon (avec des réserves estimées à 15 milliards de tonnes) et sa jeunesse : la moitié de la population est âgee de 15 à 25 ans. Mais celle-ci est frappée à 70 % par le chômage (pour une moyenne de 44% dans le pays). Les principales ressources proviennent de l'aide internationale, celle de l'Union européenne principalement (avec 2 milliards d'euros reçus à ce jour, le Kosovo est le premier bénéficiaire de l'aide de l'UE par tête d'habitant); quant au commerce extérieur, il est totalement déséquilibré (les importations sont dix fois plus importantes que les exportations) et il se fait en priorité avec... la Serbie. Enfin la corruption, très développée malgré (ou à cause de?) la présence internationale, rend ce pays inapte à adhérer avant très longtemps à la communauté européenne.

Par ailleurs le Kosovo, arraché à la Serbie contre le principe de l'intégrité territoriale, a lui-même dès le départ un tel problème: les 100.000 Serbes restés dans la province (contre 200.000 avant la guerre des années 1990) sont cantonnés principalement dans la région Nord-Est, mais aussi dans plusieurs enclaves plus au sud, alimentées par des convois spéciaux de la force internationale (KFOR). Dans la région proche de Mitrovica, la monnaie est le dinar serbe et non l'euro, comme ailleurs dans le Kosovo, les règlements sont ceux de Belgrade. Comment refuser aux Kosovars serbes ce qui vient d'être accordé aux Albanais de la même province, à savoir l'autodétermination ? Comment éviter la même revendication dans la république serbe de Bosnie? Dans l'autre sens, on voit mal comment les Albanais du Kosovo ne seront pas tentés de fédérer, au moins à terme, les Albanais des pays voisins : ceux de la Macédoine, sur lesquels ils ont une influence importante depuis les troubles survenus dans cette république, et même ceux de l'Albanie voisine, dont le niveau de développement est encore inférieur au leur...

Pour toutes ces raisons, l'indépendance du pays s'annonce comme "supervisée", voire surveillée. La KFOR actuelle garde son autorité pendant encore quatre mois, le temps que se mette en place la "mission de l'UE pour le règne de la loi au Kosovo" (Eulex Kosovo). Forte de 1.900 policiers, juges et douaniers européens, auxquels se joindront 1.100 fonctionnaires locaux, cette mission dirigée par le général français de Kermabon (ancien commandant de la KFOR en 2004-2005) aura pour mission de "conseiller" les autorités du nouvel Etat ; mais elle disposera, selon son mandat, de "certains pouvoirs correctionnels limités dans le domaine plus général du règne de la loi, en particulier pour élucider et poursuivre des crimes sérieux et sensibles". La formule est ambigue, mais elle devrait permettre à Eulex d'intervenir directement en cas d'affrontements ethniques.

Le Conseil européen du 18 février a usé d'une autre formule encore plus ambigue pour affirmer son "attachement aux principes de la souveraineté et de l'intégrité territoriale", et voir dans le Kosovo "un cas sui generis qui ne remet pas en question ces principes". Cela n'engage évidemment que lui - et aussi les dirigeants kosovars, qui ont tenu à affirmer dans leur déclaration d'indépendance que leur cas "n'est pas un précédent pour aucune autre situation". Car la plupart des autres mouvements indépendantistes se sont engouffrés dans la brèche. Depuis les Basques, qui ont vu dans cette affaire "un exemple à suivre", jusqu'aux Palestiniens, en passant par les Hongrois de Transylvanie, les Sahraouis et les Tchétchènes. Pour les mêmes raisons, plusieurs pays refusent de s'engager dans la reconnaissance du Kosovo : en Europe l'Espagne, la Roumanie, la Bulgarie, Chypre et la Grèce, mais aussi ailleurs, jusqu'à l'Indonésie, qui a perdu dans les mêmes conditions le Timor Oriental.

Tous ces problèmes ne sont au fond qu'une illustration des contradictions dans lesquelles la "communauté internationale" se trouve plongée depuis fort longtemps du fait de ses idéologies successives : au "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" proclamé dès le XIXe siècle - et transformé plus tard en "droit à l'autodétermination" - a succédé, du fait des agressions interétatiques du XXe siècle et de la décolonisation qui a suivi, le principe de souveraineté et d'intégrité des Etats. Aujourd'hui les deux logiques sont à l'oeuvre, le résultat étant un retour aux rapports de forces. L'Europe tente d'échapper à cette contradiction en prêchant la coopération universelle, puis l'intégration, sous son égide. Mais elle n'est qu'au début d'un très long processus, toujours inachevé.

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