Chroniques

Chronique du 20 mars 2008

par Michel TATU

La Chine face au défi tibétain

Le Tibet, qui ne compte pourtant que 0,004 % de la population chinoise,  a joué de tous temps un grand rôle dans l'histoire de la Chine, y compris de ses dirigeants. Deng Xiaoping avait préparé la première invasion du territoire en 1950, l'actuel président Hu Jintao était chef du parti communiste au Tibet en 1989 et, à ce titre, avait maté la rébellion qui avait éclaté dans la province cette année-là. Après les émeutes déclenchées à Lhassa le 14 mars, sa première préoccupation aujourd'hui est de rétablir l'ordre de la même manière, sans lésiner sur les moyens. Tous les témoins décrivent des centaines de véhicules militaires, notamment de la "force de réaction rapide de la police armée", faisant mouvement depuis une semaine vers le Tibet et les quatre autres provinces abritant une population tibétaine. Il ne s'agit pas seulement d'empêcher les débordements, mais aussi de rechercher les "meneurs", invités à se constituer prisonniers. La répression s'annonce massive, encore que l'ouverture de la Chine aux étrangers et l'approche des Jeux Olympiques rendent la tâche plus complexe, en limitant la discrétion recherchée.

Pour Pékin, le problème se complique du fait du statut très spécial du Dalai Lama, chef religieux incontesté des Tibétains, prix Nobel de la paix, dont le charisme et l'approche modérée (pas de revendication d'indépendance, refus de la violence, acceptation des JO) ont fait une figure incontournable de la scène internationale. Gordon Brown, rendant compte d'une conversation téléphonique avec son homologue chinois, a fait état d'une disposition de ce dernier au dialogue avec la direction tibétaine en exil : une version non confirmée par la version chinoise de cet entretien, et surtout infirmée par les violentes invectives lancée à Pékin contre la "clique" du Dalai Lama, jugé unique responsable des événements. C'est là la principale faiblesse de la position chinoise, qui pourrait d'ailleurs faire l'objet de divergences à Pékin.

Car le Dalai Lama est contesté, au moins sur le plan politique, dans son propre camp. A 72 ans, il représente la "vieille garde" face à une nouvelle génération de Tibétains qui exigent l'indépendance pure et simple et préconisent des méthodes plus musclées. C'est une coalition de quatre associations, dont le très radical "Congrès de la jeunesse tibétaine", qui a lancé dès le 4 janvier dernier le "Mouvement d'insurrection du peuple tibétain", dont la première manifestation - une "marche vers le Tibet" organisée à partir du 10 mars à l'intention des quelque 100.000 exilés tibétains en Inde - est à l'origine des événements actuels. Pour ses organisateurs, il s'agissait surtout de profiter de "l'occasion sans précédent" offerte par les JO pour "faire entendre la résistance tibétaine". D'autant que  des  célébrations  préliminaires - comme le passage de la flamme olympique dans plusieurs régions de Chine et d'Asie, y compris, en juin, au Tibet et jusqu'au sommet de l'Everest - permettront la contestation bien avant l'ouverture des Jeux le 8 août. Le Dalai Lama a reçu le 18 mars les chefs de ces associations pour une rencontre qui, pour être "cordiale", n'a duré que 20 minutes...

Il est vrai que les propositions du leader tibétain, certes plus modérées, sont loin d'être acceptables pour Pékin. Le Dalai Lama demande notamment le rétablissement des frontières historiques du Tibet - que Mao avait découpé en plusieurs provinces, la "région autonome" actuelle ne couvrant qu'une petite moitié du territoire originel - et la limitation de la présence militaire chinoise dans cet ensemble pour les seuls besoins de la défense extérieure. Il veut aussi mettre fin à "l'éducation patriotique" imposée par le régime communiste pour moderniser l'enseignement religieux, enfin limiter l'afflux dans la province de ressortissants chinois. Or c'est précisément sur ce point que Pékin, toutes ces dernières années, a fait porter son effort. La seule ville de Lhassa compte aujourd'hui 200.000 chinois "de souche" pour 100.000 tibétains ; de nombreux commerçants s'y sont installés et des milliers d'autres y viennent en touristes. La province a été désenclavée par la construction d'un chemin de fer et le gouvernement chinois prévoit d'autres investissements importants dans les infrastructures pour les cinq prochaines années. S'il s'agit donc bien d'une colonisation, qualifiée de "génocide culturel" par les Tibétains en exil, elle n'en apporte pas moins, à la différence de ce qui se passe dans d'autres régions du monde, un progrès économique à l'ensemble de la population : le niveau de vie y est désormais similaire à celui des provinces voisines, l'espérance de vie est passée de 35,5 ans en 1959 à 67 ans.

On peut s'attendre en tous cas à de nouvelles fluctuations dans l'attitude de Pékin, notamment envers le Dalai Lama, d'autant que, en cas d'une démission qui aurait été envisagée, sa succession ajouterait au problème. Les deux parties ont négocié à de nombreuses reprises par délégations interposées : les plus récentes sessions ont eu lieu en mai-juin 2003 et septembre 2004 à Pékin, puis en mai 2005 à Berne. Plus loin dans le temps, on a même vu un numéro Un chinois, Hu YaoBang se rendre en 1980 au Tibet pour y présenter ses excuses après les exactions de la révolution culturelle - les gardes rouges, encore plus violents que le régime actuel,  avaient détruit de très nombreux monastères - et annoncer un retrait partiel des cadres envoyés de Pékin. Certes, ce "révisionniste" fut limogé peu après, mais la tentation est latente, surtout si Pékin veut à la fois éviter la contagion séparatiste dans d'autres régions (les Ouighours du Xinjang, où des militants islamistes ont été récemment arrêtés, voire Taiwan), renforcer son image "pacifique" aux yeux du monde et réussir des Jeux Olympiques qui s'annoncent plus pharaoniques que jamais (500.000 touristes et pas moins de 20.000 journalistes étrangers sont prévus...).

De toute manière, les grandes puissances ne sont pas prêts à se montrer aussi sévères que récemment vis-à-vis de la Birmanie, voire de Moscou lors des Jeux Olympiques de 1980, boycottés pour cause d'Afghanistan par les Etats-Unis et certains de leurs alliés, mais aussi par... Pékin. Les Américains, qui venaient de rétrograder la Chine du classement des dix premiers pays violateurs des droits de l'homme, ne sont pas revenus sur leur décision ; le président Bush a fait savoir qu'il se rendrait à Pékin pour les JO, Gordon Brown aussi. En France, il est question de boycotter la seule cérémonie d'ouverture, mais aucune décision officielle n'a été prise. Et beaucoup de choses peuvent se passer d'ici le 8 août, y compris au Tibet.



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