Chroniques

Chronique du 9 avril 2008

par Michel TATU

Trois avancées pour George Bush en Europe

La dernière tournée européenne de George Bush, culminant avec le sommet de l'Otan à Bucarest les 2 et 3 avril et sa rencontre avec Vladimir Poutine à Sotchi, est interprétée de manière différente selon les capitales. Les Européens - en particulier ceux qui étaient réticents devant l'admission dans l'alliance de l'Ukraine et de la Géorgie - font valoir qu'ils ont eu gain de cause, les Russes (du moins les plus optimistes) se réjouissent d'avoir été entendus, les Américains célèbrent, avec Condoleeza Rice, le "sang neuf" apporté par les "pays récemment libérés" à une alliance réunie symboliquement dans l'immense palais construit par et pour Ceausescu...

De fait, ce sont surtout les Etats-Unis qui ont obtenu des avancées significatives sur les trois points qui leur tenaient à coeur et dont ils étaient les initiateurs. Sur l'Afghanistan d'abord, puisqu'ils obtiennent au moins l'amorce des renforts réclamés depuis plus d'un an : l'envoi par la France de 700 hommes et plus dans l'Est du pays va permettre aux troupes américaines d'aller renforcer le contingent canadien très éprouvé dans le sud. L'alliance a par ailleurs marqué dans une déclaration spéciale son "engagement ferme et commun s'inscrivant dans la durée" - Nicolas Sarkozy parlant pour sa part de s'engager "jusqu'à la victoire" - dans ce qui est aussi sa première intervention hors de sa région.

A propos de l'élargissement de l'Otan vers l'Est, les alliés n'ont pas fermé la porte, bien au contraire, à l'admission de l'Ukraine et de la Géorgie, puisqu'ils affirment, dans la déclaration finale du sommet, avoir "décidé" que "ces pays deviendraient membres de l'Otan". Simplement, ils n'ont pas droit encore à accéder à la phase finale du processus, celle du "plan d'action pour l'adhésion" (MAP- qui suit le "partenariat pour la paix" et le "dialogue intensifié") ; le MAP n'est octroyé pour l'heure qu'à la Bosnie-Herzégovine et au Montenegro. Mais la candidature ukrainienne et géorgienne, qui est d'ores et déjà "soutenue", sera à nouveau "évaluée" dès décembre 2008 par les ministres des affaires étrangères de l'alliance, lesquels auront pouvoir de "décision" à ce sujet, sans même attendre le prochain sommet de 2009. Bref, pour Mme Rice, la question n'est plus de savoir si l'Ukraine et la Géorgie seront admis, mais quand. Selon le quotidien russe Kommersant, Vladimir Poutine aurait "fulminé" à Bucarest devant la perspective d'une entrée de l'Ukraine, estimant que dans ce cas ce pays "cesserait d'exister" - une allusion à une éventuelle sécession de sa partie orientale et de la Crimée, peuplées en majorité de Russes.

La troisième avancée concerne le bouclier antimissile en Europe,  souhaité par les Etats-Unis depuis déjà deux ans. D'une part, George W. Bush a fait un pas de plus dans  sa réalisation en signant avec le gouvernement tchèque un premier accord pour la construction de la station radar prévue. D'autre part ce projet qui relevait jusqu'à présent des seules relations bilatérales de Washington avec Prague et Varsovie est maintenant endossé par l'alliance dans son ensemble : la déclaration de Bucarest salue la "contribution substantielle" que l'implantation d'antimissiles américains apporte à la protection des alliés et demande qu'elle soit "intégrée dans toute architecture future de défense antimissile à l'échelle de l'Otan". Autrement dit, il s'agit non pas de minimiser ou restreindre le projet, mais au contraire de l'élargir à "une architecture globale de défense antimissile visant à étendre la couverture... à tous les pays de l'alliance non couverts par le système des Etats-Unis".

C'est précisément cet argument d'une défense "globale" qui a été utilisé pour tenter de convaincre Vladimir Poutine. Certes, le président russe a tenu à réaffirmer son opposition aux installations prévues en Pologne et en République tchèque, et cela est consigné dans la "déclaration Etats-Unis Russie sur le cadre stratégique" publiée à Sotchi. Mais le même texte exprime l'intérêt des deux parties pour un "système de réponse aux menaces potentielles de missiles auquel la Russie, les Etats-Unis et l'Europe participeront en tant que partenaires égaux". Par ailleurs, le président américain a présenté à son homologue un ensemble de mesures "de transparence et de confiance" destinées à convaincre Moscou que le bouclier n'est pas dirigé contre la Russie. Outre des échanges d'informations techniques, il s'agit de permettre la présence permanente d'observateurs russes sur les sites tchèques et polonais. Un engagement qui  n'est encore que théorique et devra être concrétisé au fur et à mesure de la construction des installations ("le diable est dans les détails", a dit à ce sujet Vladimir Poutine), mais ce dernier a bien voulu admettre que les propositions américaines, "si elles sont agrées et mises en pratique, seront importantes et utiles pour alléger les préoccupations russes".

Les responsables américains, notamment Stepen Hadley, conseiller pour la Sécurité nationale,  soulignent que le terme utilisé pour "alléger" (assuage en anglais) a fait l'objet de difficiles discussions ; mais il ne leur en faut pas plus pour estimer que Moscou n'est plus très loin d'accepter leur plan. Et c'est un fait que la ténacité déployée par George W Bush pour déployer ses grands projets transatlantiques finit par payer, pour le meilleur ou pour le pire.



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