La reprise du dialogue et la conclusion de premiers accords entre Pékin et Taïwan est en passe de mettre fin à une guerre froide commmencée il y a près de 60 ans, lorsque le Kuomintang de Tchang Kaï chek transborda dans l'île la "République de Chine" face à la "République populaire" proclamée par Mao à Pékin. Une guerre froide qui fut même chaude dans les années 1950, lorsque des îlots tenus par les nationalistes près du continent furent bombardés pendant plusieurs mois. Il est significatif que ce dégel a été rendu possible par le retour au pouvoir de ce même Kuomintang, après huit ans de règne du parti démocratique progressiste, de facto indépendantiste, du président Chen Shui-bian.
C'est pourtant ce dernier qui avait engagé les conversations sur l'ouverture de liaisons aériennes directes entre Taiwan et le continent conclu le 16 juin, et qui permettra à six compagnies continentales d'assurer des vols charter entre cinq villes chinoises et pas moins de huit à Taiwan. 3.000 touristes du continent sont attendus chaque jour de weekend sur l'île, et les voyages d'affaires seront facilités dans la même proportion (jusqu'à présent, il fallait faire escale à Hongkong ou Macao, voire en Corée du sud). Plus symbolique encore, les deux agences en charge des relations interchinoises - l'Association pour les relations entre les deux rives du détroit de Taiwan (ARATS) pour Pékin, la Fondation pour les échanges entre les deux rives (SEF) pour Taipeh - vont ouvrir des bureaux permanents dans les deux capitales : des sortes d' "ambassades", bien que le terme soit formellement proscrit. Le vocabulaire et les questions de forme restent en effet déterminants, comme en témoignent les polémiques en cours à Taïpeh sur la suppression partielle du terme "Taiwan" dans certains documents officiels et le fait que le nouveau président accepte de se faire appeler "Monsieur" et non pas "président" par ses interlocuteurs du continent...
De fait, le nouveau président taiwanais Ma Ying-jeou, entré en fonctions à la fin mai, est prêt à aller assez loin dans la recherche de ce qu'il appelle la "réconciliation" entre les deux rives. Pour lui, la Chine continentale "peut être la plus grande menace, mais aussi la plus grande opportunité" pour son pays. N'étant pas taiwanais d'origine (il est né à Hong Kong), il proclame sa fidélité à "notre héritage chinois commun" et définit sa mission par trois "Non" : "non à l'unification" (il exclut toute négociation à ce sujet pendant ses deux mandats éventuels et admet qu'il ne la verra pas de son vivant), "non à l'indépendance" (il entend par là éviter les attitudes jugées provocatrices de ses prédécesseurs, notamment les projets de référendum ou encore lorsque les négociations entre les deux Chine avaient été qualifiées d' "Etat à Etat", ce qui avait conduit à leur arrêt il y a neuf ans), enfin "non à l'emploi de la force" - un recours régulièrement évoqué par Pékin en cas de proclamation d'indépendance. Autrement dit, il se contentera de chercher à améliorer le statu quo, compte tenu de la nouvelle donne économique qui place désormais le régime communiste bien au dessus de Taiwan et en fait un partenaire incoutournable pour tous. La Chine continentale a déjà supplanté les Etats-Unis comme premier partenaire commercial de l'île et absorbe 40 % de ses exportations, avec un fort déséquilibre en faveur de Täipeh. Le nouveau gouvernement taiwanais est prêt à accepter encore plus d'investisseurs continentaux - mais pas de travailleurs migrants pour autant.
Sur le plan militaire, la menace que faisaient peser les missiles implantés massivement ces dernières années dans les provinces chinoises proches de Taiwan (on était passé de 200 engins en 2000 à 1300 cette année) est en passe de s'effacer : bien que le fait n'ait pas été confirmé par Pékin, les négociateurs taiwanais, dont le président du Kuomintang qui a rencontré Hu Jintao fin mai, ont rapporté que ce déploiement allait s'arrêter, "avant une réduction graduelle". Le président Ma se refuse pour sa part à toute "course aux armements" avec le continent. Même s'il continuera à se doter d' "armes défensives", son but, a-t-il dit, est un outil de dissuasion "petit mais fort", afin que le continent "ne soit pas capable de remporter la bataille préliminaire" et n'envisage donc pas d'utiliser la force. De toute manière, une telle perspective - déjà impensable ces dernières années dans la persective des Jeux Olympiques de Pékin - s'éloigne encore plus avec le dégel actuel.
Reste un défi plus difficile à relever pour Taiwan : la guerre diplomatique à laquelle les deux Chine se sont livrées depuis l'entrée de la République populaire à l'ONU en 1971. Alors que cette dernière entretient des relations diplomatiques formelles avec 171 Etats, Taiwan n'est reconnue comme telle que par 23 pays et n'a aucune chance de remonter la pente. Autant dire que le président Ma est sans illusions et se borne à demander une "trève" sur ce front, un "modus vivendi" respectant la "dignité" de chacun et permettant à son pays un meilleur accès aux Etats voisins, comme ceux de l'ASEAN. Un test sera pour lui la participation de Taiwan à certaines organisations internationales, notamment l'Organisation mondiale de la santé, à laquelle Taipeh demande son adhésion depuis 1997. Mais même un statut d'observateur semble improbable, Pékin entendant bien être la seule autorité à représenter cette "province" dans l'arène internationale.
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