Chroniques

La nouvelle diplomatie américaine

par Michel TATU, 8 avril 2009.

Le premier voyage européen du président Obama a été à la hauteur des attentes. D'abord parce que ses entretiens avec les principaux dirigeants du monde lui ont permis de préciser son profil, ensuite parce que les diverses rencontres multilatérales tenues (sommet du G-20 à Londres, de l'Otan à Strasbourg et Kehl, avec l'UE à Prague, enfin sa visite en Turquie et en Irak) ont porté sur les principaux problèmes du moment. Dans le domaine de la sécurité et de la stratégie, on en retiendra deux :

  • L'Afghanistan : depuis l'annonce du retrait d'Irak, cette guerre est devenue LA guerre de Barack Obama, la seule qu'il juge importante et dont il déplorait qu'elle ait été négligée au profit de la guerre contre Saddam Hussein. Ce changement de priorité va se traduire rapidement dans les nombres : les effectifs américains en Afghanistan seront portés de 38.000 hommes aujourd'hui à près de 60.000 dès ce printemps ; c'est toujours moins que le contingent aujourd'hui déployé en Irak (140.000) mais 10.000 de plus que les 50.000 hommmes qui y resteront dans un peu plus d'un an, en août 2010.

    En attendant donc une "afghanisation" souhaitée par tous, et malgré la contribution officielle de 42 pays à l'effort occidental en Afghanistan, c'est donc d'une américanisation qu'il s'agit - d'autant que l'effort international n'est pas à la hauteur des espoirs de Washington: les alliés de l'Otan n'ont promis tous ensemble que 5.000 hommes de plus (900 pour la Grande Bretagne, 600 respectivement pour l'Allemagne et l'Espagne), mais 3.000 d'entre eux se borneront à sécuriser l'élection du président afghan en août prochain, sans rester au delà en principe. La France, qui a déjà augmenté son contingent l'an dernier, enverra pour sa part 150 gendarmes.

    Parallèlement, et conformément à la "nouvelle stratégie" définie par Barack Obama le 27 mars, les but de guerre ont changé, témoignant à la fois d'un rétrécissement et d'un élargissement. Un rétrécissement dans la mesure où il n'est plus question d'apporter la "démocratie" et les droits de l'homme, pas même de chasser les talibans du pouvoir : au contraire, la réconciliation est souhaitée dans chaque province, afin de distinguer entre les "vrais croyants" et les "combattants moins engagés", à la lumière de ce qui a été fait en Irak entre les nationalistes locaux et les djihadistes étrangers. Le régime actuel du président Karzaï est à peine soutenu, dans la mesure où il est "miné par la corruption" et a laissé se développer la culture et le trafic de drogue. Le seul adversaire est désormais Al Qaïda et ses alliés du mollah Omar.

    Mais cette focalisation entraîne un élargissement du conflit et de son contexte : sur le plan diplomatique d'abord, dans la mesure où tous les Etats voisins - y compris l'Iran - sont appelés à se joindre à ce combat ; mais aussi sur le plan militaire, car le Pakistan est désormais dans la ligne de mire: la "nouvelle stratégie", jusque dans son titre, s'applique aussi bien à ce pays qu'à l'Afghanistan. Sans parler des liens soupçonnés depuis longtemps entre les talibans et une partie des services spéciaux d'Islamabad, Barack Obama a dénoncé longuement le "sanctuaire" que Al Qaida et ses chefs (y compris Ben Laden, nommément désigné) ont trouvé dans les zones tribales du nord pakistanais, créant ainsi non seulement "la région du monde la plus dangereuse pour les Américains", mais aussi un "cancer qui risque de tuer le Pakistan de l'intérieur". C'est donc d'abord dans ce pays - mentionné avant l'Afghanistan - qu'il convient de s'en prendre à Al Qaida. Autrement dit, l'armée américaine poursuivra ses tirs de missiles sur les cibles repérées dans ces zones, en même temps qu'elle "insistera pour que le gouvernement agisse d'une manière ou d'une autre". L'aide civile accrue proposée au Pakistan (1,5 milliard de dollars annuellement) sera dépendante de cette coopération.

    Cette nouvelle stratégie est à l'évidence plus rationnelle que celle d'antan, mais elle devra surmonter deux obstacles de taille : en Afghanistan les pratiques de corruption ont pris une telle ampleur - en particulier dans la police - qu'on voit mal comment les efforts de formation de la communauté internationale renverseront la tendance et convaincront la population que le gouvernement actuel est préférable au pouvoir exercé de facto par les talibans. Quant au Pakistan, qui sera associé désormais aux efforts diplomatiques sur une base permanente, on voit mal comment il trouvera les moyens d'appliquer les directives de Washington, d'établir son autorité dans les zones tribales, etc. A moins que les forces américaines s'en chargent encore plus vigoureusement qu'aujourd'hui, ce qui ouvrirait un "deuxième front" aussi dangereux que celui d'Irak...

  • Le second thème innovant est celui du désarmement, traité en détail à Prague et dans les conversations avec le président russe Medvedev. Passons sur l'idée générale et généreuse d'un "monde sans armes nucléaires", déjà acceptée en théorie par les signataires du traité de non prolifération, relancée en janvier 2007 par Henry Kissinger lui-même et plusieurs dirigeants américains "historiques", mais dont Barack Obama admet lui-même qu'elle pourrait "ne pas être réalisée de mon vivant". Mais le fait est que le président américain s'engage concrètement sur un dossier presque totalement négligé par son prédécesseur. Le très souple traité de réduction des armes stratégiques offensives signé par George W. Bush en 2002 est oublié au profit d'un traité "contraignant" à négocier d'ici juillet, destiné à remplacer le traité Start 1 signé en 1991 et qui expire le 5 décembre prochain. Il ramènerait à 1500 ou moins le nombre des armes offensives possédées par les Etats-Unis et la Russie, et serait couplé avec le dossier de la défense antimissile : sur ce point le projet de bouclier en Pologne et République tchèque n'est pas arrêté, mais suspendu à l'évaluation de la menace iranienne et à une meilleure prise en compte des préoccupations russes. Enfin Barack Obama s'engage à faire ratifier le traité sur l'arrêt complet des essais nucléaires (CTBT) signé en 1997 par le président Clinton : bien que le dernier essai américain remonte à 1992, son successeur George Bush, soucieux de perfectionner l'arsenal américain, voire de le rendre plus "utilisable", l'avait oublié lui aussi...

Voir aussi le dossier de la FRS sur l'OTAN.

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