Tout indique que la contestation sans prédédent engendrée par l'élection présidentielle en Iran est pour l'heure muselée. L'arrestation de nombreux militants d'opposition, le déploiement à grande échelle de la principale force militaire en Iran, les Gardiens de la révolution (pasdaran), forts de quelque 100.000 hommes, assistés des milices "bénévoles" dites bassidji (90.000 militants à temps plein et 300.000 réservistes), enfin la violente répression exercée contre des manifestants de plus en plus rares confirment que le régime a à la fois la volonté et les moyens de surmonter ce qui restera comme la plus grave crise du régime théocratique iranien. Mais tout indique aussi que ce régime jusqu'ici partiellement démocratique (le choix de ses représentants, étroitement contrôlé en amont par l'agrément obligatoire des "gardiens de la constitution", était réel dans les urnes) a franchi un pas important vers une dictature de type beaucoup plus classique.
Tout a commencé en fait bien avant l'élection, avec l'emballement d'une campagne électorale marquée par un extraordinaire engouement populaire - débouchant sur une participation de 85 % - et de violents débats télévisés entre les candidats (des accusations de corruption notamment ont été lancées par le président sortant Ahmadinejad contre son prédécesseur et numéro 2 du régime, l'ayatollah Rafsandjani). Le 8 juin, soit quatre jours avant le scrutin, le journal Sobhe Sadeq, organe des pasdaran, mettait en garde contre une "révolution de velours vert", qui ne serait "jamais admise" à prendre le pouvoir en Iran. Il faisait allusion à la couleur verte devenue l'emblème des partisans du candidat réformateur Mir-Hossein Moussavi, mais aussi aux "révolutions de couleur" qui, souvent soutenues par des organisations américaines, ont mis à bas depuis quelques années des régimes autoritaires en Serbie, Ukraine, Géorgie, etc. De fait, cette expérience semble avoir traumatisé les autorités de Téhéran : le "guide suprème" Ali Khameneï, qui avait demandé une enquête à leur sujet il y a trois ans, y est revenu face aux troubles : "les ennemis de l'Iran pensent qu'ici c'est la Géorgie et que l'on peut faire pression sur le peuple pour déclencher une révolution", a-t-il dit dans son allocution du 19 juin, oubliant que c'est de la même manière, par d'immenses manifestions pacifiques, que le shah avait été renversé trente ans plus tôt. De là à penser que le régime a pris peur et décidé de prendre les devants, il n'y a qu'un pas : malgré les protestations de Moussavi, le ministère de l'intérieur a proclamé l'élection d'Ahmadinejad quelques heures seulement après la cloture du scrutin. Une analyse des résultats détaillés effectuée ensuite par des experts de Chatham House à Londres montre une progression linéaire et uniforme des scores dans le même sens presque partout, et d'autres anomalies qui "ont pu être crées par un ordinateur"...
Il reste que les protagonistes du conflit, même s'ils sont dépassés par leurs partisans, sont tous des dignitaires actuels ou anciens du régime, voire ses piliers. L'ayatollah Rafsandjani - dont des proches et membres de sa famille ont été arrêtés - ancien président du parlement puis de la République islamique, n'est pas seulement l'un des hommes qui ont "fait" le "guide suprème" Ali Khameneï, il est aussi celui qui peut le défaire en tant que président du Conseil des experts, un poste auquel il a été élu il y a deux ans. Cet organisme est chargé d'élire parmi ses douze membres le "guide suprème" pour un mandat dont la durée n'est pas fixée et qui peut prendre fin si le tenant du titre ne possède plus les conditions requises, à savoir (article 108 de la Constitution) "la clairvoyance politique et sociale, le discernement, le courage, la capacité de gestion et l'autorité nécessaire à l'exercice de son mandat". Le dit Conseil n'a jamais entrepris une telle démarche pendant les vingt ans de règne d'Ali Khameneï, mais la crise actuelle a changé la donne, ce dernier étant visiblement sorti de son rôle d'arbitre en proclamant lui aussi très vite la victoire d'Ahmadinejad et en rejetant les demandes de l'opposition.
Certes Ali Khameneï a pris soin de ménager les candidats tels que Moussavi ("vous ne faites pas partie de ce genre d'individus", lui a-t-il dit en parlant des "activistes clandestins" fauteurs de troubles) et de défendre des attaques tous les présidents précédents, donc aussi Rafsandjani ("les deux parties étaient fautives", a-t-il remarqué à propos des empoignades télévisées). Mais il reste que le rapport des forces a changé, au détriment du "guide" lui-même et aussi d'Ahmadinejad - dont la légitimité restera contestée - et au profit des pasdaran, non seulement bras armé du régime, mais aussi Etat dans l'Etat, important acteur économique, maître des activités nucléaires et principaux programmes d'armement notamment.
Que deviendra dans ces conditions la négociation avec l'Occident sur ces dossiers ? Elle n'est pas forcément condamnée - on relève que la propagande iranienne a ménagé jusqu'ici le président Obama, concentrant ses attaques sur la Grande Bretagne et divers pays européens - et même les "durs" du régime n'ont pas intérêt à s'exposer à des pressions occidentales plus fortes que par le passé. Mais le moins qu'on puisse dire est que le dialogue s'engage sous les plus mauvais auspices.
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