Chroniques

Un nouveau départ avec l'Iran ?

par Michel TATU, 12 octobre 2009.

La réunion tenue le 1er octobre à Genève entre l'Iran et le "groupe des 6" (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité + l'Allemagne) était en soi un événement: non seulement elle marquait une reprise des négociations après plus d'un an d'interruption et d'invectives, mais aussi une participation active dans ce processus des Etats-Unis, dont le représentant a eu à cette occasion un entretien bilatéral de près d'une heure avec son homogue iranien. Mieux encore, elle a été saluée des deux côtés comme un "début constructif" et un "pas en avant". De fait, il y a eu un progrès, et pas seulement pour les Occidentaux.

La mesure la plus importante, outre le droit de visite accordé à l'AIEA sur le site de Qom (comme le demandaient les Occidentaux, celle-ci aura lieu dès le 25 octobre), a été l'engagement de l'Iran a "sous-traiter" l'enrichissement de l'uranium à des puissances étrangères. Une telle éventualité avait déjà été proposée dans le passé, notamment par la Russie, mais cette fois l'application est plus concrète. En susbtance, l'Iran transférerait une part de ses stocks d'uranium faiblement enrichi (à 3,50%) à la Russie, qui l'enrichirait à 19,75 % - un seuil toujours inférieur au taux requis pour la fabrication d'une arme (90% et plus), mais suffisant pour alimenter le réacteur de recherche médicale installé à Téhéran, après sa transformation au format adéquat par la France. A la différence des autres sites nucléaires iraniens, le laboratoire de Téhéran fabrique des isotopes pour le traitement du cancer et fonctionne actuellement sous un contrôle total de l'AIEA. L'arrangement porte sur 300 kgs de combustible et deviendrait opérationnel à la fin de 2010, lorsque le stock utilisé jusqu'à présent sera épuisé.

Ce combustible "ancien" avait été fourni par l'Argentine, ce qui réduit un peu la nouveauté de l'arrangement convenu à Genève: l'Iran importait déjà de l'uranium enrichi, y compris à 20%. Même si l'on peut voir dans la proposition iranienne une mesure de confiance significative, l'énergie nucléaire n' a pas que des fins médicales, et rien ne garantit que d'autres quantités d'uranium enrichi ne seront pas conservées en Iran pour d'autres usages. C'est ici que se pose la question des contrôles renforcés que demande l'AIEA et que Mohamed elBaradei, son directeur en partance, a rappelée à Téhéran le 4 octobre. L'Iran a signé en décembre 2003 le protocole additionnel au traité de non prolifération - accepté par la plupart des signataires - qui prévoit des contrôles renforcés et des visites inopinées (moins de deux heures de préavis) de toute installation suspecte. Malgré le refus de son parlement de le ratifier, il a même appliqué de facto ce protocole jusqu'en février 2006, date à laquelle il a repris ses activités d'enrichissement sur le site de Natanz. C'est également l'absence du protocole qui a permis au régime des mollahs de construire en secret, à partir de 2006 précisément, le nouveau site d'enrichissement enfoui sous la montagne à proximité de Qom, et dénoncé tout récemment par les Occidentaux (dans sa version ancienne, le TNP n'exigeait pas de déclarer le début d'un chantier mais seulement son achèvement). L'affaire a fait monter la pression sur Téhéran, qui s'est décidé à avertir l'AIEA de son existence au tout dernier moment, quelques jours avant l'annonce occidentale. Cela dit, l'Iran a redit ces derniers jours son refus de rejoindre le protocole, ce qui ne va pas faciliter la négociation à venir.

L'affaire a cependant permis la reprise des discussions sur un ton plus constructif : l'Iran peut de son côté se réjouir de constater que la "communauté internationale" ne demande plus l'arrêt quasi total de son programme nucléaire - ce qu'elle faisait encore dans les deux résolutions du Conseil de sécurité votées en 2006, exigeant notamment "la suspension de toutes ses activités liées à l'enrichissement et au retraitement" (résolution 1696) - ce qui aurait du conduire à la fermeture de Natanz, Qom et même du réacteur de recherche de Téhéran... En même temps, la même communauté affiche toujours ses différences. En dehors des divergences déjà bien connues entre les Occidentaux, la Russie et la Chine sur ce dossier, des clivages sont apparus entre trois partenaires en principe du même camp. D'un côté Israël exige depuis longtemps un maximum de sanctions et, s'il a renoncé depuis Genève à demander leur application immédiate, n'oublie pas de rappeler l'option militaire, et même de la rendre crédible par des exercices appropriés. De l'autre Barack Obama, déjà embarrassé par la répression en Iran et les difficultés qui en découlent pour sa politique de la main tendue, a certes durci le ton ("notre patience n'est pas sans limite... la négociation ne se substitue pas à l'action", a-t-il dit après la rencontre de Genève), mais n'a pas fixé de délai pour renforcer les sanctions. Entre les deux, on trouve Harold Brown et surtout Nicolas Sarkozy, qui non seulement fixe un délai (décembre 2009), mais n'a pas hésité à interpeller son homologue américain :"Qu'ont amené ces propositions de dialogue ? s'est-il écrié au Conseil de sécurité de l'Onu. Rien. Plus d'uranium enrichi, plus de centrifugeuses... Il y a un moment où les faits sont têtus et où il faudra prendre des décisions". Les longs et difficiles débats à venir pour l'application des décisions de Genève ont peu de chances d'aplanir ces divergences.


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