Le "surge" était le terme employé par George W. Bush pour désigner l'accroissement de ses effectifs en Irak, il l'est maintenant par les conseillers washingtoniens à propos de la "nouvelle stratégie" exposée pr Barack Obama à l'Académie de West Point le 1er décembre. Et ce "surge" n'est pas négligeable, puisqu'il ajoute 30.000 soldats aux renforts déjà envoyés par le président après son entrée en fonction : en un an le contingent américain aura triplé, passant de 32.000 à quelque 100.000 hommes : c'est moins que ce que la précédente administration avait envoyé en Irak (160.000), moins aussi que le "surge" massif décidé par Lyndon Johnson au Vietnam en 1965 (jusqu'à 500.000 hommes), mais tout de même l'équivalent de ce dont l'armée soviétique disposait en Afghanistan au plus fort de sa guerre dans les années 1980. Ajoutons que cette nouvelle guerre américaine vient d'entrer dans sa neuvième année, une de plus que ce que dura l'engagement russe dans le même pays...
Ce nouveau contingent, qui sera déployé début 2.010 dans l'Est et le Sud du pays, est inférieur à celui que demandait le général McChrystal, le commandant américain en Afghanistan, qui voulait 40.000 hommes ; mais la différence est attendue, au moins partiellement, des alliés occidentaux, tous invités à augmenter leurs contingents : entre 5 et 7.000 en tout, espère-t-on à Washington. En fait, les seuls renforts sûrs sont attendus de la Grande Bretagne (500 hommes) de l'Italie (autour de 1.000), de la Pologne (600) et de l'Espagne (200); les autres gouvernements, sensibles à une opinion publique en majorité hostile à la guerre, n'ont pas pris d'engagement nouveau, sans parler du Canada qui entend rapatrier toutes ses troupes fin 2011. Ainsi la France, qui a déjà augmenté ses effectifs en Afghanistan de quelque 1.000 hommes depuis 2007 et a envoyé tout récemment 150 gendarmes à Kaboul, attend une réunion qui sera tenue fin janvier prochain à Londres pour "examiner sa contribution", comme l'indique un communiqué de l'Elysée.
La décision du président Obama fait suite à une longue hésitation de plusieurs mois, ponctuée par pas moins de dix réunions avec tous les responsables de la sécurité et par des disssonances ouvertement exprimées : le "surge" avait été critiqué publiquement par le vice-président Jo Biden et plus récemment par l'ambassadeur à Kaboul, ancien général lui-même. Tous se sont ralliés à la stratégie du président, mais au prix de certaines contradictions. Ainsi, l'envoi de renforts s'accompagne de l'annonce d'un début de retrait des troupes en juillet 2011 : un délai relativement court qui a suscité des critiques de l'opposition républicaine, mais dont Barack Obama s'est justifié en soulignant l' "urgence" d'obtenir la coopération du gouvernement de Kaboul pour l' "afghanisation" du conflit et le transfert des responsabilités sécuritaires.
Autre contradiction : le président américain rejette comme irréaliste et trop coûteux le slogan de "construction d'un Etat" (Nation building) qui servait à justifier les guerres précédentes, mais il doit bien en même temps consolider les programmes d'aide civile indispensables à la sécurité : selon Hillary Clinton, le nombre des conseillers civils en Afghanistan triplera dans les semaines qui viennent, pour passer à 974 - un chiffre relativement modeste au demeurant.. Simplement, l'accent semble s'être déplacé de la capitale vers les provinces, où la coalition internationale devra multiplier les partenariats et les projets de dévelopement, en matière agricole notamment. En somme, on travaillera plus avec les chefs locaux et moins avec Hamid Karzaï, dont on reconnaît qu'il a pris des engagements contre la corruption ("il a mis du temps", a ajouté Hillary Clinton), mais qui ne recevra plus de "chèque en blanc"...
Rien de cela n'est vraiment nouveau, et il reste à mettre le tout en pratique. A convaincre non seulement les Afghans, mais les voisins et autres puissances, à commencer par le Pakistan qui a réagi plutôt négativement aux propos du président américain : Islamabad estime que ses intérêts ne sont toujours pas pris en compte, qu'il n'est hostile qu'à une partie des taliban, ceux qui commettent des attentats dans leur pays, pas à ceux qui s'en prennent aux Américains dans le pays voisin. Mais pour Barack Obama, les deux théâtres sont plus que jamais liés, face à un "ennemi commun" d'autant plus redoutable qu'il entend prendre le pouvoir dans un Pakistan équipé de l'arme nucléaire : on a affaire, comme l'a dit l'Amiral Mullen, chef d'état-major, à "une combinaison unique et mortelle des terroristes les plus dangereux et de la technologie la plus dangereuse au monde". Encore plus explicite, Robert Gates voit dans la zone du conflit, des deux côtés de la frontière, "l'épicentre du jihadisme extrémiste, le lieu historique où des musulmans locaux et étrangers ont battu une superpuissance et, dans leur esprit, causé son effondrement chez elle. Qu'ils puissent passer pour les vainqueurs de la seule superpuissance restante aurait de sévères conséquences pour les Etats-Unis et le monde".
Autant dire qu'il n'est pas question de laisser l'Amérique se comparer à l'ex-URSS - malgré cet autre précédent qu'a été la guerre du Vietnam - et qu'à la différence du conflit irakien, la nouvelle présidence américaine s'est définitivement appropriée, pour le meilleur ou pour le pire, cette guerre dont elle a hérité.
Pour en savoir plus
Consulter l'ensemble des chroniques