accueil      plan du site     rechercher      contact


LA FONDATION LES CHERCHEURS LES PUBLICATIONS LA DOCUMENTATION

Chroniques

Double échec pour le renseignement américain

par Michel TATU, 11 janvier 2010.

Le monde du renseignement aux Etats-Unis est sur la sellette plus qu'il ne l'a jamais été depuis les attentats du 11 septembre 2001, après deux événements survenus en moins d'une semaine.

Le premier a été la tentative d'attentat du 25 décembre 2009 contre un vol régulier Amsterdam-Detroit. S'il a été de loin le plus médiatisé, au point de susciter trois interventions de Barack Obama en quelques jours, il n'est pas le plus important. D'abord parce qu'il a échoué, ensuite parce qu'il ne s'agissait que d'une tentative isolée d'un seul individu, nullement d'une attaque simultanée contre plusieurs avions dans le ciel américain, comme en 2001, et qu'il n'était pas question d'encastrer l'appareil dans un immeuble (mais il est vrai que l'auteur, en tentant d'amorcer sa bombe quelques minutes avant l'atterrissage, espérait causer des dommages au sol). Tout ceci est devenu impossible depuis le renforcement des mesures de sécurité prises depuis huit ans ; et l'échec de la mise à feu d'un nouvel explosif montre que les terroristes n'ont pas encore trouvé de techniques efficaces.

L'échec n'est pas moins grave pour les services de sécurité. Le jeune Nigerian auteur de l'attentat s'était fait remarquer par son comportement de dihadiste en puissance et son déplacement au Yemen, en particulier par son père qui avait alerté à son sujet le département d'Etat américain. Malgré cela, il avait conservé son visa pour les Etats-Unis, n'avait pas été porté sur la liste des passagers indésirables et n'avait pas subi de contrôle spécifique avant son embarquement. On retrouve ici les failles déjà constatées il y a neuf ans, lorsque les agissements suspects de l'élève pilote franco-marocain Moussaoui (complice potentiel du 11 septembre), dûment signalés à la hiérarchie du FBI, n'avaient entraîné aucune poursuite ni mesure de précaution. Aujourd'hui, les moyens ont été renforcés, mais tout se passe comme s'ils avaient ajouté à la confusion entre organismes différents et toujours rivaux, sources d'informations pléthoriques (écoutes téléphoniques, images de satellites, d'avions et de drones, décryptage d'internet, etc.) et les difficultés d'analyse qui s'ensuivent. Comme l'a dit Barack Obama, "plutôt que d'un échec dans la collecte et le partage des renseignements, il s'agit d'un échec dans la mise en rapport et la compréhension des informations que nous avions". Et cet échec "n'est pas la faute d'un seul individu ou organisation, mais plutôt un échec systémique englobant plusieurs organisations et agences".

A l'inverse, le second événement implique une seule organisation, et il est plus grave par ses conséquences. Le président Obama n'en a pas parlé en public, mais il est clair que de sérieuses erreurs de jugement ont été à l'origine de l'attentat commis le 30 décembre sur la base Chapman, près de Khost en Afghanistan, et qui a tué sept membres importants de la CIA, dont plusieurs spécialistes de la traque de Ben Laden et des responsables d'Al Qaida. C'est d'ailleurs parce qu'ils espéraient repérer enfin la cachette de ceux-ci dans le Pakistan voisin que ces responsables avaient fait venir sur cette base un informateur jugé capital, le mèdecin jordanien Humam Khalil Abu-Mulal al-Balawi, infiltré auprès d'Al-Qaida par les services jordaniens, grands alliés des Etats-Unis. Or Balawi était bien un agent double: simplement ses déclarations anti-américaines postées sur le net et destinées en principe à donner le change reflétaient fidèlement sa pensée, au point qu'il était prêt à se sacrifier pour le jihad, en l'occurrence pour venger le chef des taliban pakistanais (TTP) Baitummah Mehsud, tué le 5 août 2009 au sud Waziristan par un drone américain parti précisément de la base Chapman (Balawi vient d'ailleurs de se montrer sur une video au côté du nouveau chef du PTT, cousin du premier). Ajoutons que ce besoin de "vengeance" l'a emporté sur la pratique traditionnelle en matière d'agents doubles : alors que, de tout temps, un informateur de cette importance était maintenu le plus longtemps possible dans les rangs ennemis pour soutirer de précieux renseignements, celui-ci a été "sacrifié" prématurément, après un an seulement d'activité (il avait été "recruté" par les Jordaniens au terme d'un bref séjour en prison, au moment de la guerre israélienne à Gaza).

Cet attentat, qui a également tué un Jordanien officier traitant de Balawi, montre en tous cas que l'ennemi principal de la coalition occidentale en Afghanistan n'est que secondairement au Yemen (estimé ces derniers temps comme une base d'instruction commode pour les auteurs individuels de "petits attentats"), mais plutôt et toujours au Pakistan. Ses organisateurs seraient le Al-Qaida Lashkar al-Zil (l'armée de l'ombre), qui regrouperait les taliban pakistanais et afghans, des combattants afghans du Hezb-e-Islami du chef de guerre Hekmatyar, le tout en coopération avec les "invités" d'Al-Qaida dans les zones tribales du Pakistan. Il réfute aussi en partie le calcul du gouvernement d'Islamabad, qui tient toujours à faire une distinction entre les "bons" et "mauvais" taliban...

Seul point commun entre ces deux attentats : le recours aux candidats aux suicides, qui non seulement deviennent l'arme terroriste la plus fréquemment utilisée, mais se recrutent apparemment largement - grâce à internet - y compris parmi des franges aidées et éduquées des populations d'Afrique et d'Asie, peut-être un jour en Europe...


Pour en savoir plus

  • Lire les détails sur l'attentat de la base Chapman .
  • Une déclaration de Barack Obama sur les failles du renseignement américain et un rapport du général Flynn , son responsable en Afganistan.
  • Le point de vue d'un expert français sur le Yemen .
  • Les diverses ramifications d'Al Qaida dans le monde.
  • Un blog sur le Moyen Orient .
 Consulter l'ensemble des chroniques