Il est encore trop tôt pour dresser un bilan de l'opération "Moshtarak" ("ensemble") lancée le 12 février dans la province du Helmand au sud de l'Afghanistan : l'un de ses organisateurs, le général anglais Patrick Carter, a estimé à un mois le délai nécessaire pour évaluer son succès sur le plan militaire, et à quatre mois pour le bilan civil. De son côté le chef d'état major américain, l'amiral Mullen, a reconnu que le progrès était "plus lent qu'espéré", face à un adversaire qui combat "plus durement que prévu". Il reste qu'il s'agit de l'offensive la plus ambitieuse menée à ce jour contre l'insurrection talibane, avec 15.000 militaires - tant afghans qu'occidentaux, surtout américains et britanniques - appuyés par plus de soixante hélicoptères qui ont débarqué des troupes sur onze objectifs simultanément. Elle est aussi la plus originale : faisant fi de l'effet de surprise, le commandement l'avait préparé depuis six mois et annoncé longtemps à l'avance, afin de convaincre la population de rester sur place et d'attendre l'installation d'un gouvernement local. De fait, les civils sont restés en très grande partie, mais aussi des talibans, qui se sont enterrés pour poser des mines et déployer des tireurs embusqués (snipers) à l'attaque des assaillants.
Une autre originalité est l'importance des programmes civils qui doivent suivre l'installation du nouveau gouverneur. Il s'agit, conformément à la stratégie "contre-insurrectionnelle" du général McChrystal, commandant en chef en Afghanistan, de rallier la population contre les talibans et autour de ses chefs locaux, réunis à plusieurs reprises ces derniers jours en "shouras", assemblées tribales, notamment à Marja, principale ville conquise jusqu'à présent. Le problème principal sera le comportement des quelque mille policiers attendus sur le terrain après la fin des combats. A la différence de l'armée, la police afghane encore embryonnaire est mal formée, avec près de 90 % d'illettrés (plus que dans l'ensemble de la population), 20 % de consommateurs de drogue et de nombreux défecteurs qui trouvent intérêt à passer aux talibans. Récemment, la responsabilité de sa formation a été retirée au département d'Etat - qui recourait excessivement à des sous-traitants privés - pour passer au Pentagone. Les soldes seront élevées en conséquence, allant jusqu'à 240 $ par mois dans les zones de combat (contre 200 $ offerts par les talibans).
On notera qu'un élément est étrangement absent des explications fournies sur le volet civil de l'opération : la culture du pavot, principale ressource de l'Afghanistan et en particulier de la province d'Helmand. Il semble que le commandement américain se contente pour le moment de couper les talibans de cette ressource, laissant le "bon" pavot aux cultivateurs fidèles au gouvernement Karzaï... Le seul pays à s'en inquiéter a été la Russie, principale cible des fournitures de drogue afghane.
Dans tous les cas, un important volet de la nouvelle stratégie est d'épargner autant que faire se peut les victimes"collatérales" des attaques. Malgré les bavures constatées - y compris au cours de la présente opération -, ce nombre a été réduit depuis l'an dernier, notamment en limitant les bombardements à partir d'avions au profit d'attaques beaucoup plus ciblées effectuées par des drones. Alors que l'on parle surtout de ces avions sans pilote à propos des raids menés au Pakistan, leur emploi en Afghanistan est beaucoup plus important, avec 219 attaques menées en 2009 contre 183 en 2008 et 74 en 2007. D'abord outils d'observation, les drones Predator et leurs successeurs Reapers, pilotés des Etats-Unis, fournissent par jour 400 heures d'images video aux commandants au sol, qui donnent ou non l'ordre de tir.
Du succès ou non de l'opération Moshtarak dépendra son extension vers le Sud et l'Est, notamment en direction de Kandahar qui, avec ses 500.000 habitants, commande le sort d'une région de 3 millions d'habitants, soit près de deux tiers de la population du pays. Le général Carter ne cache pas que tel est l'objectif "d'ici trois à six mois". En fait, le temps presse en Afghanistan, ne serait-ce qu'en raison de l'engagement du président Obama de commencer à retirer ses troupes à la mi 2011, et aussi de la lassitude des opinions en Occident face à cette guerre. Le gouvernement néerlandais vient de tomber en raison de son engagement en Afghanistan et se verra sans doute contraint de retirer ses 2.000 hommes dès la fin de cette année. L'Italie, qui a décidé fin 2009 d'ajouter 1.000 hommes à son contingent de 2.800 militaires, prévoit un "rapatriement progressif" à partir de 2011, l'Allemagne a fait de même (850 soldats en plus des 4.500 déjà présents), mais prévoit aussi un retrait "entre 2011 et 2014". Quant à la France, quatrième fournisseur avec 3.750 hommes, elle a fait son "surge" (1.000 hommes de plus) dès 2008 et se borne à compléter son continent de 150 gendarmes, en mettant l'accent, tout comme l'Allemagne, sur la "formation" plus que sur le "combat".
Dans ces conditions, la principale bonne nouvelle pour le président Obama est la nouvelle coopération avec le Pakistan, qui, s'il ne prévoit pas de nouvelles offensives dans ses zones tribales, comme en 2009, s'est chargé d'arrêter sur son sol plusieurs responsables des talibans afghans, dont le chef militaire Abdul Ghani Baradar. Mais la suite dépendra encore plus des résultats sur le terrain, en particulier de l'opération Moshtarak.
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