Des deux côtés, les officiels s'efforcent de minimiser la tension, au point que le mot "crise" prononcé par l'ambassadeur israélien à Washington, a été récusé par l'intéressé. De fait, les discours prononcés par le vice-président américain Joe Biden lors de sa visite en Israël et par la secréaire d'Etat Hillary Clinton à la réunion annuelle du lobby pro-israélien AIPAC ont été plus vibrants que jamais dans leur soutien à Israël, le premier allant jusqu'à dire que les Etats-Unis "n'ont pas de meilleur ami qu'Israël dans la communauté des nations" - meilleur donc, apparemment, que les alliés de l'Otan...
Et pourtant, il s'agit bien d'une crise, qui a peu d'équivalents dans l'histoire : l'un remonte à 1975, lorsque Henry Kissinger dut exercer de fortes pressions sur Israël pour obtenir une évacuation partielle du Sinaï, l'autre au début des années 1990, lorsque son successeur James Baker, au début des année 1990, suspendit pour un temps les garanties d'emprunts israéliens en raison de désaccords - déjà - sur la colonisation en Cisjordanie. On pourrait aussi remonter au président Eisenhower, qui contraignit Israël à évacuer le Sinaï en 1957, mais aussi plus récemment à George W. Bush lui-même, pourtant le président le plus pro-israélien de l'histoire, qui s'opposa à tout bombardement de l'Iran et refusa de fournir à son allié certains équipements nécessaires à cette fin. Aujourd'hui, la nouveauté n'est pas que Washington dénonce les colonies juives de Cisjordanie et l'annexion de Jérusalem - toutes choses que n'a jamais acceptées l'ensemble de la "communauté internationale" -, mais le fait qu'Israël a le gouvernement le plus nationaliste et le plus "droitier" de son histoire, bien décidé à poursuivre, même au risque de "provocations", la politique du fait accompli (qu'il suffise de dire que la population dans les colonies croit trois fois plus vite que celle d'Israël dans son ensemble). Une de ces provocations a été l'annonce de la construction de 1.600 logements à Jérusalem Est au moment de la visite de Joe Biden sur le terrain. Mais l'administration Obama va bien au delà de l'aspect formel.
Pour ses responsables, notamment militaires, alors que Washington est engagé en Afghanistan, en Irak, au Pakistan, ainsi que dans un affrontement avec l'Iran - bref avec une série de pays musulmans qui n'acceptent pas le parti pris américain en faveur d'Israël, l'impasse dans laquelle se trouvent les relations israélo-palestiniennes nuit aux intérêts américains dans toute la région et dans le monde. Hillary Clinton ajoute à ces arguments que le statu quo est préjudiciable à Israël aussi : la dynamique démographique (la population arabe s'accroit beaucoup plus vite que la population juive) et les progrès technologiques (les missiles à la disposition du Hamas et du Hezbollah vont acquérir avec le temps une plus longue portée et une meilleure précision) rendent impératifs un règlement diplomatique sur la base de deux Etats. Les Américains ont fixé un délai, notamment dans le communiqué du "Quartet" réuni ce mois-ci à Moscou: il faut que cet accord intervienne dans les deux ans à venir. Mais une autre échéance se présentera en septembre prochain, avec la fin du gel de la colonisation en Cisjordanie annoncé par Benyamin Netanyahou en novembre 2009 : toute reprise des constructions aggravera la crise. Et dès maintenant, Washington demande d'autres "mesures de confiance": libération de prisonniers palestiniens, levée d'autres barrages en Cisjordanie (une série d'entre eux ont été levés en septembre dernier, mais la situation est figée depuis), assouplissement du blocus de Gaza.
Israël ne partage pas cette analyse : ayant retrouvé un niveau de sécurité très acceptable depuis la construction du mur de séparation d'avec les Palestiniens, fort d'une situation économique en progrès grâce au tourisme et aux performances de son industrie "high-tech" ("Israël est une puissance régionale mais une puissance technologique globale", a dit son premier ministre), le pays fait passer la recherche d'un compromis avec les Palestiniens au second plan, très loin derrière le sujet "essentiel" qu'est pour lui la menace d'un Iran équipé de l'arme nucléaire. Pour les Américains au contraire, tout est lié, en particulier le consensus sur les sanctions à prendre contre l'Iran sera encore plus difficile à réunir en l'absence de progrès sur le front palestinien. Une autre divergence porte sur la méthode de négociation proposée sur ce dernier point : indirecte dans un premier temps (par l'entremise de l'émissaire américain George Mitchell), directe ensuite. Washinton entend négocier sur les questions de fond (frontières, statut de Jérusalem, statut des réfugiés) dès la premère phase. Israël veut les réserver pour la seconde phase, craignant que les "médiateurs "américains en viennent à imposer les conditions d'un règlement.
Les désaccords sont donc nombreux, et vont au delà de la seule contruction à Jérusalem. Or le président Obama, qui avait apparemment jeté l'éponge après les premières rebuffades essuyées l'été dernier, semble décidé à aller plus loin cette fois. Fort du succès remporté avec l'approbation de sa réforme de la santé, il peut se concentrer sur ses objectifs extérieurs et avancer plus résolument au Proche-Orient. Ira-t-il jusqu'à sanctionner Israël si celui-ci refuse de coopérer ? Pour le moment, il n'en est pas question, et l'administration tient à mettre en valeur l'importance de son aide à Israël : les 3 milliards de dollars d'aide militaire accordés en 2009 seront augmentés en 2010 et encore en 2011, les consultations sur toutes sortes de sujets sensibles sont renforcées, 1.000 soldats américains ont participé à des exercices anti-ballistiques sur le sol israélien - les plus importants de l'histoire, a-t-on souligné - à l'automne dernier, etc. Ce peut être une manière de montrer que l'on pourrait revenir en arrière s'il le fallait, et de fait la coopération des deux pays et de leurs armées est si intense qu'elle pourrait être réduite sur tel ou tel point sans publicité ni l'avis du Congrès. Israël compte sur son puissant lobby aux Etats-Unis (AIPAC, très lié au Likoud, le parti de Benyamin Netanyahou) pour veiller au grain, et espère, sans le dire publiquement, une défaite de Barack Obama aux élections législatives de la mi-mandat en novembre. Mais l'on compte depuis peu un autre lobby, JStreet, délibérément pacifiste, qui cherche à capter les quelque 75 % de juifs américains qui ont voté en 2008 pour l'actuel président. L'administration pourra aussi s'appuyer sur les Européens, auprès desquels l'image d'Israël s'est fortement détériorée depuis l'offensive sur Gaza il y a un peu plus d'un an, et qui, sans jouer aucun rôle autre que verbal, ont souvent devancé Washington dans la critique d'Israël.
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