L'attentat manqué du 1er mai à Times Square, au coeur de New York, illustre la nouvelle forme qu'a prise le terrorisme islamiste depuis les attentats de 2001 aux Etats-Unis : le djihadiste arrêté à cette occasion, Faisal Shahzad, était jusqu'à ce jour-là un Américain presque tranquille, en tous cas insoupçonné, naturalisé américain en avril 2009 et vivant dans le pays depuis douze ans avec femme et enfants. Il faisait même partie de la classe moyenne supérieure en tant qu'analyste financier, jusqu'à sa ruine et l'expulsion récente de son domicile (en somme une victime de la crise des "subprimes") - cause possible, en tous cas accompagnatrice de sa radicalisation religieuse. A la base de cette conversion on trouve un autre islamo-américain, l'imam Anwar al-Aulaki, connu pour ses positions très modérées au lendeman du 11 septembre, mais devenu djihadiste affiché après son arrestation au Yemen. Ses prêches, largement diffusés sur le web, ont inspiré et motivé Shahzad, tout comme avant lui Nidal Malik Hassan, le psychiatre de l'armée américaine qui tua 13 personnes sur la base de Fort Hood (Texas) en novembre 2009, ou encore le jeune Nigérian Abdulmutallab, auteur de l'attentat manqué du vol Amsterdam-Detroit le jour de Noël. Citons encore l'Afghan Najibullah Zazi, résident de longue date aux Etats-Unis, qui projetait un attentat dans le métro de New York en septembre dernier, ou encore les auteurs des attentats - réussis ceux-là - de juillet 2005 dans le métro de Londres. Tous ou presque étaient issus de milieux aisés, voire de parents notables dans leur pays respectif et, sinon citoyens, du moins familiers du pays qui était devenu leur cible.
D'autres cas sont ceux d'agents doubles. Arrêté l'an dernier à Chicago, David Coleman Headley, lui aussi Américain, avait été chargé d'espionner les djihadistes de son pays d'origine, le Pakistan, mais il aurait été "retourné" par ces derniers, au point de participer à la préparation des attentats de Bombay en novembre 2008. Un autre cas est celui du Jordanien Khalil Abu-Mulal al-Balawi, agent "sacrifié" de la CIA qui se fit exploser avec sept responsables de l'agence américaine sur la base afghane de Khost - celle-là même d'où étaient planifiés les tirs de drones sur le Pakistan voisin. Curieusement, les talibans avaient préféré tuer l'ennemi le plus vite possible plutôt que de profiter de ses renseignements...
De fait, le point commun à ces phénomènes est l'attrait de la religion poussée jusqu'à ses déviations extrêmes, mais aussi les facilités de recrutement offertes par les techniques actuelles de communication : internet, téléphones portables, sms, échange de vidéos, etc. Cela dit, l'exécution pratique des "missions" confiées aux convertis est plus difficile que jamais, compte tenu des mesures de sécurité prises dans les pays occidentaux et ailleurs. Le passage d'armes est devenu quasiment impossible par la voie aérienne, les djihadistes doivent se fournir avec les moyens du bord, acheter sur place les moyens nécessaires aux attentats et les assembler dans des conditions aléatoires, échapper aux caméras de surveillance toujours plus nombreuses, etc., sans parler de l'amateurisme des nouveaux convertis... D'où l'échec de la plupart des attentats projetés. Le djihadiste de Times Square avait certes reçu des fonds pour payer en liquide tant le véhicule servant à l'attentat que son billet d'avion pour Doubaï, mais pas le passeport qui lui aurait permis de voyager sous un autre nom et d'éviter son arrestation à l'aéroport.
Un autre point commun est que tous ces nouveaux jihadistes occidentaux ont des liens avec le Pakistan : soit qu'ils en soient originaires, soit qu'ils y entretiennent des contacts et y suivent un entrainement - le plus souvent les deux. A l'exception du Nigérian du vol de Noël, tous les attentats ou tentavies énumérées plus haut ont leur origine dans ce pays, plus précisément au Waziristan-nord, où Faisal Shahzad, déjà visiteur assidu du Pakistan, sa patrie d'origine, avait suivi deux mois d'entrainement au début de cette année. Depuis l'offensive menée l'été dernier par l'armée pakistanaise au Waziristan-sud, cette région est devenue l'épicentre du terrorisme international. C'est là que se sont réfugiés les djihadistes de diverses obédiences chassés du sud, c'est là aussi qu'ils se sont rassemblés et se soutiennent mutuellement, au point qu'il est devenu encore plus difficile de distinguer les taliban pakistanais des taliban afghans, les responsables d'Al-Qaida des autres groupes arabes étrangers. Tous planifient des attentats en divers points du globe au gré de leurs préférences et de leurs origines, mais tous ont le même ennemi commun : les Etats-Unis et leurs redoutables drones, dont l'effet est double : d'une part ils décapitent parfois les réseaux - mais les relèves sont rapides - d'autre part ils appellent la "vengeance" et suscitent de nouvelles vocations. Dans tous les cas, Washington pousse aujourd'hui le Pakistan à y envoyer son armée. Islamabad temporise pour le moment, mais le voeu du grand allié devrait être suivi d'effet tôt ou tard, comme cela avait le cas l'an dernier au Waziristan nord.
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