L'image d'Israël s'était sérieusement dégradée dans le monde ces dernières années, en particulier avec la guerre du Liban (juillet -août 2006) qui avait consolidé le principe déclaré de "riposte disportionnée" à toute attaque de ses voisins et de surcroît écorné le prestige de "Tsahal", une armée accoutumée aux victoires "totales" (plusieurs dizaines de soldats avaient été tués). A la suite de ce demi-échec, le pays s'était employé à restaurer le principe de "dissuasion", notamment avec l'opération "plomb durci" déclenchée contre Gaza en décembre 2008 et janvier 2009, au prix de très nombreuses victimes civiles chez les Palestiniens. Le dernier épisode, l'abordage en force, le 31 mai dernier, d'une "flotille de la paix" qui tentait de livrer de l'aide humanitaire à Gaza, a suscité une réprobation encore plus générale : tout en étant moins meurtrière (9 morts) que les précédentes , cette action menée dans les eaux internationales a opposé Israël à une série de pays occidentaux et, surtout, mis en cause le blocus de Gaza - une situation jugée "insoutenable et illégale" par la France et pratiquement aussi par l'Amérique de Barack Obama.
Mais la conséquence principale a été la très violente réaction de la Turquie et de son premier ministre Tayyp Erdogan, parrain officieux de cette croisade "pour la paix" et principale victime (les neuf morts, tous turcs, se trouvaient à bord du navire turc qui dirigeait l'expédition). Ankara a notamment annulé trois exercices militaires qui devaient se tenir sous peu, notamment une opération de sauvetage en Méditerranée orientale baptisée "sirène confiante" qui devait se tenir en août, comme chaque année depuis dix ans, avec les marines turque, israélienne et américaine. Et cela sans préjudice d'autres sanctions à venir : avertissant qu'Israël "ne doit pas faire l'erreur de comparer la Turquie avec d'autres pays", M. Erdogan a menacé l'Etat juif de lui faire payer "un prix très élevé"...
Est-ce pour autant la fin de toutes relations entre les deux pays ? Ce serait aller un peu vite en besogne. Non seulement le premier ministre turc n'a pas annoncé de rupture des relations diplomatiques -malgré le rappel des ambassadeurs-, mais il n'a pas remis en cause explicitement l'accord de "partenariat stratégique" conclu en 1996 entre les deux pays. Un accord qui faisait suite à une longue relation, commencée dès 1949 avec la reconnaissance du tout nouvel Etat d'Israël par la Turquie (ce pays était alors le seul pays musulman du Moyen-Orient à le faire, avec... l'Iran), voire encore plus tôt avec l'accueil dans l'empire ottoman des juifs chassés d'Espagne par la Reconquista et l'inquisition. Un accord de libre-échange avait suivi. Même les accords militaires ne seront pas forcément tous annulés. Israël en tirait avantage avec la permission qui lui était donnée d'utiliser l'espace aérien anatolien pour entraîner son aviation et une liberté d'accès à tous les ports turcs (et réciproquement). Mais Ankara en a profité aussi grâce à une fructueuse coopération pour l'équipement de son armée : modernisation d'une centaine de chasseurs F-4 et F-5, remise à niveau technique de 170 chars M60, fourniture de dix drones et équipements de surveillance. Les deux pays restent encore interdépendants dans ce domaine, ils mènent même des activités communes en Colombie pour la modernisation de ses chars. Il sera difficile de renoncer à tout cela.
Mais c'est un fait que la Turquie, après l'arrivée au pouvoir du parti "islamiste modéré" AKP en 2002, a profondément réorienté sa politique étrangère : cela a commencé dès l'année suivante avec le refus d'Ankara d'autoriser le passage sur son territoire des armées américaines en route vers l'Irak. Le mouvement s'est poursuivi avec la médiation proposée pour des pourparlers entre la Syrie et Israël, enfin avec un rapprochement avec l'Iran, concrétisé par une visite de M. Erdogan à Téhéran en octobre 2009 - en pleine crise sur le programme nucléaire iranien. Tout récemment, la Turquie a pris l'initiative de s'associer avec le Brésil pour faire un "deal" avec l'Iran pour la fourniture d'uranium enrichi, sur le modèle d'un accord envisagé à l'automne dernier avec la Russie. Bref, tout indique que la Turquie entend se positionner comme le protecteur des musulmans dans la région, un peu comme Nasser dans le passé et mieux que l'Iran d'Ahmadinejad, évidemment moins crédible.
Pour Israël en tous cas, cette brouille avec un grand pays musulman de sa région, membre de l'Otan et partenaire irremplaçable des Etats-Unis, est un grave échec, qui confirme l'incapacité d'une diplomatie autrefois performante mais ramenée à peu de choses depuis l'arrivée à sa tête de l'extrémiste Avigdor Lieberman. Son isolement a été encore accentué par les décisions de la conférence sur le traité de non prolifération nucléaire (TNP) fin mai à New York : les participants ont été unanimes pour relancer le projet de dénucléarisation du Proche et Moyen Orient, autrement dit pour lier - au moins rhétoriquement - la fin du programme nucléaire iranien à une renonciation d'Israël à son arsenal atomique. Il est de toutes façons de plus en plus difficile, pour le gouvernement de Benjamin Netanyahou, de prendre la tête de la croisade contre les projets de Téhéran sans aborder le sujet de son arsenal "non confirmé mais non démenti", et devenu le secret le moins bien gardé de la planète.
Cela dit, il en faudra encore plus pour amener Israël à sortir de sa "forteresse assiégée" : lâchée - encore très partiellement - par une administration américaine qui voit dans la Palestine un "handicap" pour ses intérêts de sécurité, mais persuadée qu'elle est la seule à fournir une réponse efficace à l'islamisme radical, la coalition de droite au pouvoir à Jérusalem se sent appuyée par une large majorité de sa population, à peu près à l'abri derrière sa "clôture de sécurité" et encouragée par les désaccords entre Palestiniens; en bref confortée dans sa politique du recours à la force.
Pour en savoir plus
Consulter l'ensemble des chroniques