Neuf mois de contestation et de répression pratiquement ininterrompues (la première manifestation a eu lieu le 15 mars à Damas, les quatre premiers contestataires sont tués trois jours plus tard à Derra); plus de 5.000 morts selon l'ONU, des dizaines de milliers de blessés et de personnes arrêtées, tel est le bilan très provisoire d'une guerre civile inédite dans l'histoire récente. Car même dans les pays arabes touchés par le mouvement du printemps, aucun peuple n'a résisté aussi longtemps (les manifestations sont quasi quotidiennes), face à un gouvernement aussi déterminé, apparemment non divisé, mobilisant tout un appareil d'Etat qui, du coup, a de plus en plus à perdre s'il devait quitter le pouvoir. La guerre de Libye avait commencé plus tôt et elle a été beaucoup plus meurtrière, mais elle a duré moins longtemps (un peu plus de huit mois), tandis qu'encore aujourd'hui personne n'entrevoit la fin du conflit syrien.
Tout provient de ce que les choses sont très différentes dans les deux pays. Il s'agit bien, dans les deux cas, d'un soulèvement populaire, mais les insurgés libyens avaient dès les premiers jours pris le contrôle de Benghazi et de pratiquement toute sa région, offrant ainsi une base arrière à l'opposition... et aussi pour une éventuelle intervention extérieure. En Syrie, même les villes-phares de la rébellion telles que Homs restent sous le contrôle du pouvoir malgré des combats quotidiens. Autre différence: la Russie et la Chine sont d'accord pour critiquer la répression et prêcher la négociation (Moscou se dit toujours prête à envoyer des "observateurs"), mais elles ont tiré la leçon du précédent libyen précisément. Ces deux pays, peu soucieux de démocratie et traditionnellement hostiles à toute intervention étrangère dans les affaires d'un Etat, regrettent d'avoir laissé adopter la résolution de l'Onu clouant au sol l'aviation de Kadhafi, ouvrant la voie à l'interprétation très large qu'en a faite l'Occident ; tout comme le principe de la "protection des civils" qui s'est traduit par un engagement ouvert au profit d'un camp. C'est pourquoi, dès le 4 octobre au Conseil de Sécurité, Chine et Russie ont opposé leur veto à une résolution préconisant de nouvelles sanctions contre Damas.
Le cas de ces deux "grands" est le plus connu, mais l'environnement régional n'est pas non plus très favorable à l'insurrection. La Ligue Arabe, sortant de de sa traditionnelle neutralité, a certes suspendu la Syrie et décidé de sanctions qui causent à son économie un tort certain. Mais celles-ci n'ont pas été acceptées par deux pays membres: le Liban - toujours très attaché à Damas, ne serait-ce qu'en raison du rôle qu'y joue le Hezbollah - et l'Irak, désormais membre de l' "axe chiite", donc protecteur de facto de la minorité alaouite (une dissidence ancienne du chiisme) qui est celle de la dynastie Assad au pouvoir. Deux autres voisins de la Syrie ont eux aussi une attitude ambigue: la Jordanie, dont les relations économiques avec Damas sont importantes, a demandé à être exemptée de certaines sanctions - qu'elle avait pourtant votées - et s'oppose à la création d'une "zone de sécurité" près de sa frontière avec la Syrie, ce qui permettrait à la rébellion de s'y regrouper. La Turquie elle-même, qui condamne vivement le régime syrien et souhaitait créer une telle zone à sa frontière, semble depuis peu hésiter, au risque de décevoir les quelque quinze mille personnes qui se sont réfugiées depuis le mois de juin sur son territoire en provenance de Syrie - dont plusieurs dizaines d'officiers. Or une telle "zone de sécurité" est nécessaire pour augmenter le nombre de défections de militaires et de leurs familles. Malgré quelques actions spectaculaires de militaires rebelles contre le pouvoir syrien, ce nombre reste faible.
Il faut dire aussi que l'organisation de l'opposition syrienne laisse à désirer. A la différence des Libyens, qui avaient créé dès le début à Benghazi un Conseil national de transition, les Syriens ont créé beaucoup plus tard un "Conseil national syrien" (CNS - issu surtout de l'émigration) ainsi qu'une Armée syrienne libre (ASL), basée en Turquie. Or les deux organismes sont divisés: aux divergences entre composantes laïques et islamistes s'ajoutent les interférences de divers pays plus ou moins protecteurs et services plus ou moins intéressés. A commencer par la Turquie, qui cherche à protéger ses intérêts, en particulier face aux Kurdes.
Il est évidemment beaucoup trop tôt pour façonner le régime qui remplacera celui des Assad, mais il est de toute manière probable que des élections libres donneront l'avantage à des partis islamistes, comme on l'a vu partout ailleurs après les révolutions arabes, tant en Tunisie qu'en Egypte. Comme dans ces deux pays, ces révolutions sont le fait de la société urbaine, éduquée et relativement aisée, favorable aux valeurs occidentales ; une fois ces révolutions réussies, le reste de la population appelée aux urnes a tendance à favoriser des partis fidèles aux traditions profondes (et d'abord religieuses) du pays, peu soucieux des mêmes valeurs ni enclins à considérer l'Occident comme un modèle. Il est vrai que le spectacle donné ces jours-ci par l'Europe et d'autres pays occidentaux n'est pas de nature à les encourager dans cette voie...
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