I. CONTEXTE DE LA JOURNEE
La prospective des systèmes de forces traite principalement des aspects technico-opérationnels des systèmes futurs. Mais les aspects économiques, qui sont essentiels pour orienter les choix et engager les actions de préparation du futur, doivent également être pris en compte. Le but de la journée, préparée par Jean MARGUIN, était de présenter et de discuter les outils et les méthodes actuels utilisés pour cette prospective des coûts.
Les intervenants ont été :
II. PRINCIPAUX POINTS MARQUANTS RETENUS
On notera que si les intervenants ont assez bien décrit les méthodes de prévision de coût des équipements, ils n'ont apporté que des réponses très évasives au problème de l'estimation des coûts de fonctions et de capacités. Seuls les deux intervenants anglo-saxons ont présenté des exemples d'évaluation à ce niveau, mais ils n'ont pas décrit les méthodes utilisées, à l'exception de Duncan Barradale (DERA) qui a présenté les grandes lignes d'une approche britannique.
On résume ci-dessous les principaux points qui ont semblé constituer une contribution intéressante à la réflexion.
II. 1. Méthodes analytiques
Pour les prévisions à court terme de coûts d'acquisition d'un équipement, la méthode la plus sûre (et la plus classique) est d'utiliser la décomposition organique de l'équipement ainsi que l'organigramme des tâches du processus de fabrication. Chacun de ces éléments étant chiffré, l'agrégation des coûts permet de reconstituer le coût de l'équipement.
Plusieurs exposés ont porté sur ce type d'approche qui nécessite une connaissance détaillée des équipements et des procédés et n'est donc pas très adaptée à la prospective. En revanche cette approche est indispensable pour mettre en œuvre des méthodes de contrôle et de pilotage des coûts (analyse de la valeur, coût objectif, Cost As Independent Variable - CAIV, etc.).
II. 2. Méthodes paramétriques
Les méthodes dites "paramétriques" sont maintenant bien connues et largement appliquées aux prévisions de coûts d'acquisition et de coût de possession des matériels. Ces méthodes utilisent les connaissances passées en reliant les coûts à des paramètres "descripteurs" par des relations mathématiques simples. La "fiabilité" de ces méthodes dépend :
A court/moyen terme et sur des technologies bien connues, une précision de quelques pour-cent peut être escomptée.
La méthode ne peut évidemment pas prendre en compte les ruptures technologiques, dans la mesure où cette notion a réellement un sens. Dans la pratique, on observe une longue période de gestation en laboratoire, avant que la technologie n'émerge au niveau de produits ou de procédés industriels. Les données recueillies pendant cette période sont utilisable par les méthodes paramétriques.
Pour les coûts d'utilisation, on est tributaire de la connaissance de ces coûts historiques qui, dans les armées, sont loin d'être toujours connus.
Bien que le problème n'ait jamais été posé en ces termes aux "paramétriciens", il n'est pas impossible d'envisager une approche paramétrique directe du coût des capacités militaires, sans passer par le coût des équipements. Encore faudrait-il disposer de données historiques représentatives.
II. 3. Horizons temporels
Les méthodes présentées au cours de la journée concernent surtout les produits et sont relatives à des horizons très variés, mais souvent à court/moyen terme. Peu d'analystes se risquent à faire des prévisions à long terme, au-delà de 10 ans.
II. 4. Importance relative des composantes de coût
Un point plusieurs fois souligné au cours de la journée est l'importance de la part du coût d'utilisation dans le coût global de possession. En effet, la part du coût d'utilisation (maintien en condition opérationnelle - MCO, consommations, formation des personnels, entraînement et utilisation en manœuvre ou en opération) représente couramment entre 50 et 70 % du coût de possession d'un matériel militaire, sur toute sa durée de vie. La recherche d'une grande précision sur l'estimation des coûts d'acquisition est donc illusoire si une incertitude majeure subsiste sur les coûts d'utilisation. Or ces coûts sont encore mal connus dans les armées, en l'absence de comptabilité analytique et compte tenu des rubriques comptables. Les choses évoluent actuellement mais le "recul" historique reste faible.
II. 5. Le coût en tant que variable indépendante
Pour l'industrie civile, automobile en particulier, les prix sont fixés par le marché. Il s'agit donc par nature d'une "variable indépendante" au même titre qu'une performance. Une tendance analogue se fait jour dans l'armement, notamment avec la procédure CAIV (Cost As Independent Variable) aux Etats-Unis. Cette démarche reprend la démarche DTC (Design To Cost) en incluant dans la boucle d'optimisation le client et son besoin. Pour la prospective à moyen/long terme, on ne voit pas très bien ce que peut apporter cette approche, en dehors du postulat "philosophique" de considérer le coût comme une variable externe.
Toutefois, ce postulat n'est pas sans conséquences sur la prospective. Cela revient à relativiser les prévisions de coûts à partir de critères technico-opérationnels issus des besoins et des technologies et à admettre que les coûts des futurs équipements et capacités seront davantage déterminés par les volontés politiques et les budgets.
II. 6. Le progrès technologique
L'exposé du représentant américain (Steve KOSIAK, CSBA) a bien montré que le progrès technologique, s'il est un facteur d'accroissement des coûts d'acquisition, est en même temps un facteur d'efficacité accrue et peut alléger considérablement les coûts d'utilisation (le cas de l'artillerie à guidage terminal qui, à efficacité égale, réduit de façon significative la nécessité de l'appui aérien et la logistique des munitions, en est un exemple typique). L'impact du progrès technologique est donc complexe. Il nécessite une analyse systémique complète.
II. 7. Coût de fonctions et de capacités
Le coût d'une fonction et a fortiori d'une capacité n'a pas de sens tant que l'on n'a aucune idée de la manière dont on la réalisera. Une définition minimale des moyens envisagés est nécessaire (char ou hélicoptère, artillerie ou infanterie, missile ou artillerie, etc.). En revanche, il n'est probablement pas nécessaire de disposer d'une description précise des équipements (pré-nomenclature).
Les exemples d'évaluations globales fournies par les exposés anglais et américains n'ont donné aucune indication sur les méthodes employées. Des entretiens avec les intervenants en marge de la journée laissent à penser qu'elles sont extrêmement subjectives et approximatives. Elles reposent semble-t-il sur des analogies historiques. Il est vrai que la Grande-Bretagne et a fortiori les Etats-Unis ont peut-être capitalisé une expérience mieux formalisée et plus exploitable que la France.
II. 8. Impact des démarches de maîtrise des coûts
Les démarches de maîtrise des coûts comme la conception à coût objectif, présentées par PSA et Giat Industries, ou la démarche américaine CAIV, présentée par Price Systems, ont une incidence sur les coûts futurs. En toute rigueur, elles devraient être prises en compte dans les évaluations prospectives. Dans la pratique, cela paraît difficile à mettre en œuvre. On pourra inclure ces effets dans un coefficient général couvrant l'ensemble des gains de productivité escomptés.
II. 9. Impact de l'externalisation
L'externalisation de services est déjà largement pratiquée par certains pays (cf. la Grande-Bretagne avec le Public Private Partnership). Avec la professionnalisation des forces, la France s'engage progressivement dans un processus de ce type.
L'externalisation conduit à redéfinir le rôle de l'Etat dans le financement des dépenses d'armement, ainsi que les rapports Etat/Industrie. L'Etat devient acheteur de produits sur étagère ou même utilisateur-locataire d'équipements. L'exposé de Marc Bradford (Crédit Lyonnais) a montré la diversité des montages financiers possibles.
L'incidence sur les coûts est importante puisque la notion même de coût change de signification budgétaire (transfert du Titre V au Titre III, par exemple).
