En janvier 1997, j'avais déjà effectué une recherche sur le même thème, qui avait donné lieu à un rapport : Russian-Chinese Cooperation : Prospects and Implications, Stuart D. Goldman and Robert G. Sutter, Foreign Affairs and National Defense Division (January 27, 1997).
A Washington, à cette époque, certains voulaient voir dans la relation russo-chinoise la " menace du jour ". Nous considérions que cette analyse était exagérée, même si nous soulignions qu'il y avait entre les deux pays une coopération bien réelle - économique, politique, militaire. Nous jugions que, sauf si les États-Unis commettaient de graves erreurs, cette relation risquait peu de devenir une véritable menace.
Les relations sino-soviétiques ont connu dans les années 70 une grave détérioration, avant qu'intervienne par la suite une accalmie, confortée par la présence de régimes réformateurs des deux côtés. Il y eut alors une démilitarisation massive de la frontière. Le mouvement s'est poursuivi sous Eltsine, et en avril 1999, presque 100 % des différends frontaliers étaient réglés. La Russie et la Chine se sont entendues sur des mesures de confiance, se sont engagées à ne pas employer l'arme nucléaire en premier l'une contre l'autre, leurs missiles stratégiques respectifs ne sont plus tournés sur le territoire de l'autre partie...
Les deux pays partagent un domaine d'intérêts partagés croissant. Tous deux appellent de leurs vœux l'établissement d'un monde multipolaire, ce qui illustre notamment leur résistance à la domination globale de l' " hyperpuissance " américaine. Ils " s'utilisent " mutuellement dans leurs relations avec l'Occident en général et les États-Unis en particulier. Ils sont fortement attachés au principe de non ingérence dans les affaires intérieures des États (cf. Taiwan et Tchétchénie... ), et à ce qu'il ne soit pas mis un accent trop prononcé sur la question des droits de l'Homme comme problème international. Ils sont opposés à l'élargissement de l'OTAN. La Russie et la Chine sont par ailleurs intéressées au maintien de la stabilité en Asie centrale et à prévenir l'expansion d'un islamisme radical dans cette zone.
Un intérêt commun très spécifique réside dans les ventes d'armes. La Chine est l'un des plus grands clients des producteurs d'armement russes. La Chine apparaît comme le " sauveur " de l'industrie de défense russe, qui a été " tuée par le gouvernement russe ". (D'ailleurs, cette ligne est toujours actuelle puisque le gouvernement Poutine veut augmenter les ventes d'armes afin de redonner un souffle au complexe militaro-industriel et à l'industrie lourde en général. Ce ne sera certainement pas suffisant, mais telle est la politique russe.)
Telles étaient les principales caractéristiques du contexte dans lequel le rapport de janvier 1997 a été conçu. Notre idée était qu'il ne fallait pas trop s'inquiéter du développement des relations sino-russes, compte tenu du fait qu'il existe de nombreuses limitations à leur coopération. L'une d'entre elles est que la Russie nourrit une peur réelle à l'égard d'une Chine sûre d'elle et en pleine modernisation. La population russe décline, en dépit de l'afflux important de Russes en provenance des pays de la CEI, ce qui contraste avec le dynamisme de la démographie chinoise. A cet égard, il faut souligner les craintes liées à la présence chinoise dans l'Extrême-Orient russe, et rappeler que ces territoires ont été des territoires chinois.
Aujourd'hui la Chine est, elle, préoccupée par l'instabilité politique en Russie. En outre, le soutien mutuel que les deux pays s'apportent est surtout rhétorique. Leurs préoccupations prioritaires ne convergent pas : pour la Russie, c'est l'élargissement de l'OTAN, pour la Chine, c'est Taiwan. Par ailleurs, la relation commerciale est très asymétrique. La Chine est le deuxième plus grand partenaire commercial de la Russie, tandis que la Russie ne représente que 2 % environ du commerce extérieur de la Chine.
On pourrait penser que la Russie, qui se sent en état d'infériorité, est la plus réticente à l'égard d'un développement plus poussé de la coopération bilatérale. En fait, les hésitations et réticences sont plus fortes du côté chinois. La Chine traverse une phase de changement décisif. Son commerce extérieur se développe, elle attire des investissements étrangers directs... et le tout est en grande partie lié aux démocraties industrialisées occidentales. Il est loin d'être certain que la Chine soit désireuse de compromettre cela en s'opposant de façon trop vigoureuse à l'élargissement de l'OTAN... Sauf, une fois encore, si l'Occident pousse les Chinois dans les bras des Russes, et si les États-Unis devaient commettre de graves erreurs.
Que faudrait-il dire si nous voulions actualiser le rapport de janvier 1997 ?
Pour la Chine, la question cruciale est celle de Taiwan, qui marque une tendance plus forte à l'indépendance. Pour la Russie, c'est le problème de la poursuite de l'élargissement de l'OTAN.
Dans ce cadre, les réactions des deux pays aux frappes de l'OTAN dans les Balkans au printemps 1999 n'étaient pas que purement émotionnelles. Les deux pays ont dû faire le constat que l'on employait la force militaire contre une nation souveraine ; que l'OTAN était supérieure à la Russie et la Chine dans le domaine militaire (cf. " zéro mort ", supériorité écrasante pour les armes de précision). Le fait que les frappes aient été effectuées au nom des droits de l'homme n'a pas manqué de susciter de la nervosité chez les Russes et les Chinois.
Le bombardement de l'ambassade de Chine a constitué un événement très lourd émotionnellement. Les anti-réformateurs en Chine se sont saisi de cet événement comme d'une arme contre les réformateurs, qui ont du coup été contraints d'adopter le même type d'arguments.
L'idée de Primakov, qui a une vision clairement articulée de l'intérêt national russe et qui, évoquant sa vision d'une ouverture vers l'est, a proposé une alliance stratégique triangulaire entre Russie, Chine et Inde, n'a pas suscité un enthousiasme particulier. Il faut à cet égard souligner que les essais nucléaires indiens avaient plus à voir avec la perception que l'Inde a de la Chine qu'avec quoi que ce soit d'autre. En Russie, par ailleurs, des personnes au sein de l'Etat-Major général expriment leur opposition à ce que le pays continue à vendre ses meilleurs armements à la Chine, et encore moins des licences de fabrication des dits armements.
La Russie est dans la KFOR, la Chine est à l'OMC... Les intérêts sont divergents... La Russie continue d'avoir des préventions à l'égard de la Chine et de ses ambitions, notamment en Asie centrale. Le gouverneur de la région extrême-orientale russe du Primorié exprime sa méfiance à l'égard de la Chine de façon très virulente, mais il n'est pas le seul à ressentir cette méfiance à l'égard du voisin chinois. La Chine a, elle, vu la Russie " se rendre " face à l'OTAN en juin 1999. La Chine n'a pas besoin de la Russie pour obtenir les technologies dont elle a besoin pour son développement. Elle a repoussé les propositions des Russes dans le domaine des défenses antimissiles.
Alors, quelles sont les erreurs que l'Occident pourrait commettre et pousser les Russes et les Chinois à se rapprocher davantage ?
Une d'entre elles serait de soutenir Taiwan, et nous ne savons pas ce qui se passera après les élections présidentielles américaines : qui sait si le soutien américain à Taiwan ne sera pas plus prononcé ? Une autre erreur serait d'ouvrir l'OTAN aux États de l'ex-URSS.
Une alliance stratégique entre la Russie et la Chine est une probabilité distante, mais une probabilité effrayante.
