Colloques et autres manifestations




Petit déjeuner débat du 16 février 2000



"Proche Orient : où en est le processus de paix ?"

Intervenant : Monsieur Eliahu BEN ELISSAR
Ambassadeur d'Israël en France



EXPOSE

Monsieur BEN ELISSAR débute son intervention en rappelant que cette réunion se déroule à quelques jours du vingtième anniversaire de l'ouverture de l'Ambassade d'Israël au Caire. Cet anniversaire lui tient particulièrement à cœur, puisqu'il a été le premier ambassadeur accrédité par l'Etat hébreu auprès du gouvernement égyptien et que depuis cette date, même si de nombreux problèmes subsistent, Israël et l'Egypte vivent ensemble une certaine forme de paix.

Pour Monsieur BEN ELISSAR, le conflit du Proche-Orient n'est pas un conflit traditionnel au sens de l'Histoire du monde occidental. Il ne porte en effet ni sur des questions économiques, ni sur la tentative de telle ou telle puissance d'atteindre ses frontières naturelles, ni même sur un désir de domination de l'un ou l'autre des pays concernés. Il est sous-tendu par la volonté d'un des camps de faire totalement disparaître l'autre. Il n'y a pas dans l'Histoire du vingtième siècle d'autres exemples d'une telle volonté "debellatio" que la destruction de l'Ethiopie par l'Italie dans les années 30 ou le démembrement de la Tchécoslovaquie par l'Allemagne en 1938-1939.

Certes, tous les pays arabes ne campent pas sur cette position extrême, mais même ceux qui reconnaissent l'existence de l'Etat d'Israël ne reconnaissent ni son droit d'exister, ni la légitimité de cette existence.

Face à ce constat, Israël aborde le vingt et unième siècle avec ses complexes et ses traumatismes ; avec la certitude aussi, que ce qui le sépare de la disparition ne s'analyse qu'en termes de puissance, militaire, économique et surtout morale.

Abordant ensuite la question de l'évolution du processus de paix, Monsieur BEN ELISSAR évoque celle-ci en sériant les problèmes en fonction des deux principaux adversaires d'Israël : les Palestiniens et la Syrie.

Concernant les Palestiniens, l'Ambassadeur expose la spécificité du problème. Deux peuples considèrent une même terre comme la leur. Pour les Palestiniens, les Israéliens sont des usurpateurs au même titre que pouvaient l'être les Français aux yeux des Algériens ou les Anglais aux yeux des Kenyans. Cependant, à la différence de ces deux exemples, Israël n'est pas une puissance coloniale et les Israéliens n'ont pas d'autre territoire métropolitain qu'Israël.

Cependant, Israël est prêt à des concessions majeures vis à vis des palestiniens et intègre parfaitement l'irrédentisme de certains. Il comprend parfaitement, par exemple, le traumatisme que peut provoquer chez les Palestiniens, la constatation que Jaffa, ville arabe s'il en est, soit aujourd'hui un arrondissement de Tel Aviv. A contrario, on ne mesure pas en Occident ce qu'a représenté pour l'opinion israélienne la remise à l'autorité palestinienne de la ville d'Hébron qui avait été, avant même Jérusalem, la capitale historique du peuple juif et le berceau du judaïsme. La question qui reste posée est celle de savoir si les Palestiniens sont prêts à des concessions à la mesure de celle d'Israël. Aujourd'hui en Israël, nul ne le sait. Ce qui est sûr, c'est que les négociations dureront encore plusieurs années car les problèmes à régler sont gigantesques, à commencer par ceux de Jérusalem et des réfugiés.

Les relations avec la Syrie représentent l'autre volet fondamental de ces négociations. Le problème majeur est, selon Monsieur BEN ELISSAR, qu'en Syrie tout est décidé par le président Hafez EL ASSAD et qu'il est extrêmement difficile de comprendre la finalité de l'action diplomatique de ce dernier. Le fait est que la Syrie exige d'avance le retrait des Israéliens sur leurs positions du 4 juin 1967. Ce préalable à la négociation est évidemment inacceptable pour l'opinion israélienne.

Jusqu'à aujourd'hui, toutes les tentatives pour créer un dialogue direct avec la Syrie ont été vouées à l'échec.

Monsieur BEN ELISSAR dresse ensuite la liste des menaces qui semblent se profiler au Proche et au Moyen-Orient.

- L'Egypte se dote actuellement d'une armée extrêmement puissante, largement équipée par les Etats-Unis et on ne voit pas bien à quelle menace extérieure elle est supposée faire face.

- La Syrie conduit la réalisation d'une chaîne de production de missiles SCUD dont la portée couvre l'ensemble du territoire israélien. La Syrie disposerait aujourd'hui de plus de 700 de ces missiles.

- L'Iran se dote, quant à lui, de missiles à longue portée (de 1 300 à 2 000 kilomètres) dont il n'a pas besoin pour se protéger de l'Irak. Ces missiles menacent directement Israël, mais aussi l'Arabie Saoudite, la Turquie et une partie de l'Europe.

- L'Irak enfin n'est pas aujourd'hui une menace, mais pourrait le redevenir si le régime des sanctions était assoupli, dans la mesure où le personnel scientifique irakien est toujours en place.

En conclusion de son exposé, Monsieur BEN ELISSAR constate que le conflit du Proche?Orient, du fait en particulier de la disparition de l'Union Soviétique, ne représente plus aux yeux de l'Occident une menace pour la paix du monde. Il n'est aujourd'hui qu'un conflit régional sans conséquences planétaire.

DEBAT

Monsieur Jean-François DAGUZAN, maître de recherches à la FRS, interroge Monsieur BEN ELISSAR sur les raisons du sentiment de recul que constitue, aux yeux de l'opinion publique européenne, la situation actuelle par rapport aux accords d'Oslo.

Pour Monsieur BEN ELISSAR, si Oslo a créé une certaine euphorie en Europe et aux Etats-Unis, parce que c'était la première fois qu'Israéliens et Palestiniens parlaient ensemble directement, il n'en a pas été de même en Israël où Yasser ARAFAT bénéficie de peu de capital de confiance. Les accords d'Oslo ont été acceptés avec résignation par l'opinion israélienne et ont créé en son sein une cassure profonde. Il ne faut d'ailleurs pas oublier que ces accords n'ont été ratifiés par la Knesset qu'avec une voix de majorité.

A la vérité, Oslo n'est qu'un symbole, un choc psychologique. Les vraies négociations commencent maintenant.

Monsieur Aymeri de MONTESQUIOU, Sénateur du Gers, rappelle que les frontières entre Israël et ses voisins ont été définies par la résolution des Nations Unies de 1947. Il demande si la volonté de paix israélienne ne serait pas plus crédible si, d'une part, Israël respectait les résolutions des Nations Unies et si, d'autre part, elle intégrait les réactions psychologiques de ses voisins, par exemple celles des Syriens dont Israël occupe une partie du territoire ou celles des libanais dont Israël bombarde la capitale.

S'agissant de la résolution de 1947, Monsieur BEN ELISSAR indique pour Israël celle?ci est caduque dés lors qu'à l'époque de son adoption elle a été rejetée par l'ensemble des pays arabes qui, dès 1948 ont attaqué l'Etat hébreu pour le détruire.

En outre, il convient d'être prudent avec les rappels historiques dans la mesure où à la résolution de l'ONU de 1947 pourrait répondre celle de la Société des Nations de 1923, instituant une grande Palestine aux frontières parfaitement claires et fixant au sein de celle-ci un foyer national juif.

Quant aux réactions psychologiques ; concernant la Syrie, l'Ambassadeur d'Israël constate que depuis le Golan Israël ne bombarde pas Damas, alors qu'entre 1948 et 1967, depuis cette même position, la Syrie bombardait régulièrement les alentours du lac de Tibériade et la Galilée. Au sujet du Liban, Monsieur BEN ELISSAR affirme la volonté d'Israël de se retirer de ce pays et de signer avec lui un traité de paix global. Mais il faut comprendre que c'est à partir du territoire libanais que des villages israéliens sont bombardés par le Hezbollah. En droit international, un Etat souverain est responsable des actes commis à partir de son sol et Israël considère le Liban comme un Etat souverain.

En outre, ce n'est pas Beyrouth qui a été bombardée, ni même sa centrale électrique, mais l'un des transformateurs de cette centrale qui a été détruit par une frappe chirurgicale qui constituait un avertissement.

Monsieur Pierre-Louis CAVOLEAU de l'ECTI, interroge Monsieur BEN ELISSAR sur le problème posé par l'Arabie Saoudite qui a toujours refusé de reconnaître l'existence d'Israël et qui joue de son poids économique pour faire pression sur les puissances occidentales y compris les Etats-Unis.

Monsieur BEN ELISSAR répond que les Saoudiens, à côté de leurs déclarations publiques, se sont toujours montrés d'une extrême prudence. L'Arabie Saoudite a besoin, pour son développement, d'une économie mondiale prospère. Elle n'entreprendra jamais rien qui puisse mettre en péril cette prospérité et en particulier celle des Etats-Unis.

En outre, depuis la révolution iranienne de 1979, la position de leader du monde musulman de l'Arabie Saoudite est mise en cause, tant par l'Iran que par l'Irak. La donne a donc quelque peu évolué et aujourd'hui, même sans le dire, l'Arabie Saoudite ne s'oppose plus à un règlement régional.

Le Général Alain BAER, FRS, se demande si une "révolution culturelle" dans les relations entre Israël et le monde arabe pourrait être envisageable à l'image de celle qui, en Europe, a transformé les relations entre la France et la Grande-Bretagne après 500 ans de conflits ou entre la France et l'Allemagne après 100 ans de guerres.

Pour Monsieur BEN ELISSAR, une telle perspective que, bien entendu, il ne peut qu'appeler de ses vœux, se situe en toute hypothèse à très long terme. Elle ne pourrait probablement intervenir que dans un cadre beaucoup plus large que celui des relations israélo-palestiniennes ou même israélo-arabes. Ce cadre pourrait être, par exemple, même si cela apparaît aujourd'hui comme de la science fiction, l'intégration de l'ensemble des pays du bassin méditerranéen au sein de l'Union Européenne.

Le Capitaine de Vaisseau Jean DUFOURCQ, Chargé d'Etudes à l'EMA, constate que l'occupation du Golan a sécurisé Israël pendant plus de 30 ans. Il demande quelles garanties, pacte d'assistance mutuelle avec les Etats-Unis, par exemple, demanderait Israël pour abandonner cette position.

Monsieur BEN ELISSAR se montre réservé sur la nécessité d'un pacte d'assistance mutuelle qui, selon lui, représente surtout un effet d'annonce. Il indique que trois points paraissent incontournables avant tout retrait sur le Golan :

- une adaptation de l'armée israélienne et de son équipement à des nouvelles conditions,

- une démilitarisation de part et d'autre de la frontière, étant entendu que la réduction du dispositif israélien, compte tenu de l'étroitesse du pays, ne pourrait avoir la même ampleur que la réduction du dispositif syrien,

- un accord israélo-syrien sur le problème de l'eau. Il faut en effet savoir que le Golan fournit aujourd'hui à Israël un tiers de son approvisionnement en eau. Il s'agit là d'une question vitale et le gouvernement israélien n'acceptera jamais que le ravitaillement du pays en eau dépende de la bonne ou de la mauvaise volonté d'aucun de ses voisins.

Monsieur François GÉRÉ, Directeur Scientifique de la FRS, relève que pour la première fois un débat a été organisé à la Knesset sur la question de l'armement nucléaire. Il souhaiterait savoir si ce débat marque une évolution de la position d'Israël à ce sujet et si, de l'avis de l'Ambassadeur, il ne serait pas souhaitable qu'Israël reconnaisse officiellement détenir des armes nucléaires afin de pouvoir faire jouer à fond leur effet dissuasif.

Le débat organisé par la Knesset, indique Monsieur BEN ELISSAR, l'a été à la demande d'un député arabe d'Israël et il n'y avait aucune raison de le lui refuser. Pour le reste, la meilleure des dissuasions paraît au gouvernement israélien être le maintien de l'attitude adoptée depuis près de trente ans, c'est-à-dire persister dans le flou d'une éventuelle détention d'armes nucléaires par Israël, détention que Monsieur BEN ELISSAR ne confirme ni ne dément.


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