Madame Leïla SHAHID débute son intervention en soulignant que la question du processus de paix au Moyen Orient ne se résume pas à un simple dialogue entre Israël et la Palestine. C'est une question beaucoup plus vaste, qui intéresse en réalité tout l'ensemble euro-méditerranéen, à commencer par la France qui peut y jouer un rôle important.
Il faut comprendre que la situation de la Palestine est tout à fait hors normes dans l'Histoire. En effet, dans un processus classique d'accession d'une nation à l'indépendance, la souveraine-té est transférée "en bloc" au nouvel état. Pour la Palestine, cela se fait par petites étapes.
Un premier accord intérimaire a été signé entre Yasser ARAFAT et Izthak RABIN au Caire en mai 1994. Cet accord prévoyait, sur une période de cinq ans, s'achevant le 4 mai 1999, le retrait israélien des territoires occupés depuis 1967 (Gaza et la Cisjordanie, sauf Jérusalem), l'organisation d'élections législatives et municipales en Palestine, la libération des prisonniers palestiniens retenus en Israël, la création de deux passages reliant Gaza à la Cisjordanie, l'un par le Nord, l'autre par le Sud. Enfin, la construction à Gaza d'un port de marchandises et, en Cisjordanie, d'un aéroport.
L'application de cet accord a fluctué au gré des différents premiers ministres israéliens, cha-cun voulant prendre à son compte et rediscuter, l'accord signé par son prédécesseur. Ainsi, y a-t-il eu l'accord d'Oslo (RABIN - PERES), l'accord d'Hébron, puis de Wye Plantation (NE-TANIAHU), enfin celui de Sharm el Cheikh (BARAK).
Plus de cinq ans après la signature des accords du Caire, la réalité est bien différente de ce qui avait été prévu.
Les territoires occupés ont été divisés en trois zones :
· Dans la première, la zone A, l'Autorité palestinienne jouit de la pleine souveraineté, à l'ex-ception de la politique étrangère et de la défense. Cette première zone est constituée de sept villes de Cisjordanie, soit environ 7% de ce territoire et 60% de la bande de Gaza, les 40% restant étant une colonie israélienne. Il faut d'ailleurs noter que sur la partie palestinienne de Gaza, vivent plus d'un million de personnes, pour 5 000 israéliens sur le reste du territoire.
· La seconde zone, la zone B, concerne les villages qui se trouvent autour des sept villes sous souveraineté palestinienne soit 23% du territoire de la Cisjordanie. Sur ces territoires, les responsabilités, en particulier du maintien de l'ordre sont partagées, Israël se réservant le droit d'intervenir chaque fois qu'elle considère sa sécurité menacée. Le résultat de cette situation est que ces territoires vivent dans un état d'insécurité permanente sans que l'on sache vraiment qui est responsable de quoi et donc sans contrôle véritable. Les évènements de Bir Zeït lors de la venue de Lionel JOSPIN, qui ne sont pas et de loin les plus graves étant survenus, en sont une parfaite illustration.
· Enfin, dans la troisième zone, la zone C, Israël conserve une souveraineté pleine et en-tière. Les territoires constituant cette zone où se trouve à la fois une population palestinienne dense et des colonies israéliennes, représentent près de 70% de la Cisjordanie.
En outre, expose Madame SHAHID, plusieurs initiatives israéliennes constituent des freins délibérés au développement économique de la Palestine dont le niveau de vie a baissé de 40% depuis la signature des accords d'Oslo. Ainsi, sur les territoires des deuxième et troisième zones, Israël s'est constituée des droits de passage en construisant des routes qui contournent les villages arabes. Ces routes, réalisées sans concertation avec l'Autorité palestinienne, re-viennent à "tronçonner" le territoire, interdisant ainsi toute politique volontariste d'aménage-ment. On appelle cela la " bantoustanisation " en référence à l'ancienne Afrique du Sud.
Les accords de 1994 prévoyaient la libération de tous les prisonniers palestiniens. En fait, en dépit des 300 personnes qui ont été libérées par Monsieur BARAK, il reste aujourd'hui 3 000 palestiniens emprisonnés en Israël. Ils sont, pour Madame SHAHID, autant de moyens de pression sur l'Autorité palestinienne.
Des deux liaisons entre Gaza et la Cisjordanie, une seule a été ouverte. De plus, les Israéliens multiplient sur cette voie les contrôles et les tracasseries au point qu'il ne peut passer qu'envi-ron 400 personnes par jour, chiffre à mettre en regard des 120 000 Palestiniens qui doivent se rendre quotidiennement en Israël pour travailler.
L'aéroport a effectivement été mis en service. Cependant, outre le fait qu'il ne peut accueillir de fret, les contrôles de sécurité israéliens sont tels que les voyageurs perdent moins de temps en allant prendre leur vol à Aman.
Enfin, le port de Gaza dont le dossier, y compris les financements, était prêt depuis trois ans, n'a reçu l'agrément du gouvernement israélien qu'au mois d'octobre dernier.
Nous sommes donc, précise Madame SHAHID, très loin aujourd'hui de ce qui était prévu et même très loin des engagements pris par Monsieur BARAK à Sharm el Cheikh ; en particu-lier, les portions de territoire que les Israéliens proposent de libérer sont sans continuité les unes avec les autres et sans continuité avec celles de la zone B déjà placées sous souveraineté palestinienne.
L'application des accords préliminaires devait être totale le 4 mai 1999. A cette époque, on était déjà en retard sur leur application et Israël était à la veille d'élections générales, d'où il était prévisible que sortirait un nouveau gouvernement.
Pour laisser à celui-ci le temps de s'installer et de prendre des initiatives, l'Autorité palesti-nienne a proposé la prolongation de la période intérimaire jusqu'au 13 septembre 2000.
Pour Madame SHAHID, la principale difficulté du processus de paix au Moyen Orient tient à ce que, parallèlement à l'application de l'accord intérimaire, les parties doivent rechercher un accord final. Celui-ci porte sur quatre points principaux qui sont autant de pierres d'achoppe-ment.
· Jérusalem :
Après la guerre de 1967, les Israéliens ont unilatéralement décidé de faire de Jérusalem leur capitale. Cette décision n'a été reconnue que par deux pays dans le monde, le Costa Rica et Haïti. Or, les palestiniens considèrent eux aussi que Jérusalem doit être leur capitale. Les né-gociations ne doivent pas porter seulement sur Jérusalem Est, qui est sans conteste un terri-toire occupé, mais bien sur la totalité de la ville.
Peut-être pourrait-on imaginer que Jérusalem devienne la capitale des deux Etats, mais les Israéliens n'y sont pas disposés et il y a là un point de blocage.
· Les réfugiés :
On peut considérer que les deux tiers de la population palestinienne, soit cinq millions de per-sonnes, est actuellement répartie dans le monde entier, dont plus de trois millions vivent dans des camps. Il s'agit tout d'abord d'environ 700 000 personnes qui ont été expulsées par les israéliens en 1948 lorsque ceux-ci ont décidé de procéder à ce qu'on pouvait appeler un "ré-équilibrage démographique".
Les Palestiniens réclament pour ces gens le droit à revenir s'ils le désirent dans leurs villages. Le problème est que ces villages ont été détruits et que Monsieur BARAK considère cette question comme appartenant au passé.
Il s'agit en second lieu des réfugiés de la guerre de 1967, dont beaucoup avaient déjà été dé-placés en 1948 et s'étaient regroupés en Cisjordanie. Ils peuvent être évalués à environ 800 000 personnes. Sur le principe, Israël dit reconnaître leur droit à revenir en Palestine, mais, selon Madame SHAHID, les autorités israéliennes dressent tellement d'obstacles poli-ciers et administratifs, qu'à peine 20 000 ont pu le faire à ce jour.
· Les colonies :
Outre les questions qui ont déjà été évoquées, (port, aéroport, "tronçonnage" du territoire), le développement économique de la Palestine est entravé par la présence sur son territoire d'en-viron 300 000 colons israéliens qui travaillent en Israël et vivent en Palestine. Les Israéliens considèrent que les propriétés de ces colons bénéficient d'une sorte d'extraterritorialité et qu'eux-mêmes ne sont soumis qu'aux lois israéliennes. En outre, ces colons ont été installés un peu comme tampons entre les zones A et B du territoire palestinien, justifiant ainsi, aux yeux d'Israël, son droit à se maintenir sur place.
· L'eau :
La majeure partie des réserves d'eau qu'utilise Israël se trouve en Cisjordanie et Monsieur BARAK refuse toute négociation sur cette question. Actuellement, la répartition de l'eau, im-posée par les Israéliens est de 7/8 et de 1/8 pour les palestiniens.
Les négociations sur l'accord final doivent être achevées le 13 septembre 2000. Madame SHAHID se demande comment il serait possible d'arriver à cet accord final, alors même que l'accord intérimaire n'aurait été ni finalisé, ni totalement appliqué.
En outre elle indique que le gouvernement de Monsieur BARAK ne subit aujourd'hui qu'une seule véritable pression venant de l'extérieur : celle du Hezbollah au Sud Liban. Celle-ci s'est renforcée considérablement grâce aux renseignements de plus en plus précis émanant des transfuges de l'Armée du Liban Sud qui sentent leurs jours comptés dans l'hypothèse du re-trait israélien. Comme la population israélienne, dans sa grande majorité, n'accepte plus les justifications gouvernementales de l'occupation du Sud Liban et son cortège de victimes israé-liennes, Monsieur BARAK risque de devoir céder tant au Liban que sur le Golan. Dans ces conditions, il ne pourra pas faire accepter par l'aile droite de sa majorité un retrait de Cisjor-danie et de Jérusalem Est, pas plus qu'il ne pourra s'opposer à la création de nouvelles colo-nies en Cisjordanie.
DEBAT
Monsieur Jean-François DAGUZAN, Maître de recherche à la FRS, rappelle que le Prési-dent égyptien MOUBARAK a récemment parlé d'avancées très positives dans les négociations bi-latérales. Il demande à Madame SHAHID son sentiment sur ce point. Il l'interroge en se-cond lieu sur la position actuelle du mouvement Hamas.
Pour Madame SHAHID, le Président MOUBARAK a surtout voulu faire preuve d'optimisme. La seule avancée positive que perçoit l'Autorité palestinienne est l'acceptation par Israël de l'intervention d'une tierce partie dans la négociation, ce qu'elle refusait jusqu'ici. Les discus-sions vont donc se poursuivre aux Etats-Unis, sous l'égide du Président CLINTON. Le pro-blème est que les Etats-Unis sont aujourd'hui en pleine campagne présidentielle, et on ne peut méconnaître le poids des lobbys dans cette élection. Aux yeux de Madame SHAHID, dans le meilleur des cas, ces discussions ne pourront aboutir qu'à la mise en œuvre du reste de l'ac-cord intérimaire.
Concernant le Hamas, Madame SHAHID souligne tout d'abord que ce mouvement islamiste est d'une nature très différente de ceux que l'on peut rencontrer en Egypte et en Algérie. En Palestine, le mouvement islamiste est une réaction aux échecs des laïques à mener à bien le processus de paix. Il est d'ailleurs remarquable, souligne Madame SHAHID de constater que l'influence du Hamas est inversement proportionnelle aux avancées du processus de paix. Elle rappelle que le Président ARAFAT multiplie les initiatives pour contrôler ce mouvement et qu'en particulier, il a pu obtenir un arrêt des attentats durant toute la campagne électorale.
Monsieur Luc BEYER de la RYKE, journal "Réforme", voit dans la conjoncture internationale trois éléments préoccupants. Il demande d'une part à Madame SHAHID si les déclarations faites par Lionel JOSPIN à Jérusalem marquent, selon elle, un changement de la politique française au Proche Orient, d'autre part ce qu'elle pense de l'engagement quasi messianique de Al GORE aux côtés d'Israël, enfin si l'action de Monsieur BARAK lui paraît être en rupture ou en continuité avec celle de Monsieur NETANIAHU.
Concernant les déclarations de Lionel JOSPIN, Madame SHAHID indique qu'en reprenant dans sa déclaration la terminologie israélienne pour qualifier le Hezbollah, Monsieur JOSPIN avait choqué l'opinion publique arabe, car cette déclaration intervenait dans un climat particu-lièrement tendu. Elle s'est en effet produite au lendemain des bombardements israéliens sur Beyrouth et des menaces proférées par Daniel LEVY à la Knesset sur la vie des enfants liba-nais. Selon Madame SHAHID, le Premier Ministre français, interrogé à chaud, sur une ques-tion hors contexte de ses conversations avec Ehud BARAK, n'a probablement pas perçu qu'en passant sous silence les actes et les menaces d'Israël sur le Liban, il semblait faire deux poids et deux mesures.
Cependant, l'Autorité palestinienne ne considère nullement qu'il s'agit d'un revirement de la politique française, puisque le Premier Ministre a réaffirmé que la France était favorable à la création d'un Etat palestinien, ajoutant que cet état devrait être viable et stable.
Concernant les prises de position de Monsieur Al GORE, Madame SHAHID rappelle tout d'abord que depuis vingt ans, les négociations au Moyen Orient fluctuent au gré du calendrier électoral des Etats-Unis.
Dans les mois qui précèdent les élections, on assiste toujours à un rapprochement des améri-cains vers les positions israéliennes, puis dans les semaines qui suivent la mise en place d'une nouvelle administration, à une relance des négociations par la diplomatie américaine. Ceci étant, s'il est vrai que Monsieur GORE multiplie les déclarations pro-israéliennes, Madame SHAHID souligne que le Gouverneur BUSH n'est pas en reste dans ce domaine. Le problème est que si le Président CLINTON a beaucoup fait pour l'évolution du processus de paix, les choses sont actuellement figées, le rôle du Président CLINTON étant pour ainsi dire achevé et qu'on ne voit pas d'alternative.
L'Union Européenne aurait pu, aux yeux de Madame SHAHID, reprendre le flambeau. La déclaration de Berlin du 25 mars 1999, adoptée à l'initiative du Président CHIRAC, recon-naissant un Etat palestinien, à la condition que le Président ARAFAT accepte une prolonga-tion de la période intérimaire, avait fait naître beaucoup d'espoirs. Le Président CHIRAC était même parvenu à convaincre le Président CLINTON de se rallier à cette position. La Déléguée Générale de Palestine déplore que, depuis cette date, l'Union Européenne semble se désinté-resser de la situation au Moyen Orient.
Enfin, concernant Monsieur BARAK, Madame SHAHID souligne qu'il est impossible d'assi-miler celui-ci à Monsieur NETANIAHU, car il est porté par une majorité de 56% d'israéliens qui sont favorables au processus de paix. Le problème est que Monsieur BARAK est handica-pé par son système électoral. En réalité, pour maintenir sa majorité, Monsieur BARAK, expli-que Madame SHAHID, finit toujours par reculer devant l'aile droite de sa majorité, que ce soit pour faire retirer l'étude d'un poète palestinien des programmes scolaires ou renoncer au retrait israélien d'une ville palestinienne. Monsieur BARAK, conclue Madame SHAHID, n'est pas Benjamin NETANIAHU ; il n'est pas non plus Izthak RABIN.
Alexandra SCHWARTZBROD, journal "Libération", demande à Madame SHAHID ce qui se passera le 13 septembre prochain si les négociations échouent.
Pour Madame SHAHID, les choses sont très claires. Si aucun accord définitif n'est intervenu le 13 septembre, l'Etat palestinien sera proclamé. Ses instances seront renouvelées et re-légitimées. A partir de là, des négociations pourront être reprises avec Israël, mais ce seront des négociations d'Etat à Etat, tous deux reconnus sur la scène internationale.
Madame SHAHID souligne qu'il est impossible pour la Palestine de vivre dans le "Provisoire éternel". La prolongation sans fin de la période intérimaire est porteuse de déstabilisation pour l'Autorité palestinienne. Cette déstabilisation n'est d'ailleurs nullement dans l'intérêt d'Israël, car elle risquerait de provoquer le débordement des instances démocratiques palestiniennes par des mouvements beaucoup plus radicaux.
Madame SCHWARTZBROD demande à Madame SHAHID si la Palestine a les moyens de cette proclamation et de s'ériger en état souverain.
Madame SHAHID reconnaît que la Palestine ne dispose en effet pas de tels moyens, mais elle rappelle que lorsque, chassée de Jordanie, puis du Liban et réfugiée en Tunisie, l'OLP avait commencé à discuter avec Israël ; elle n'en avait pas les moyens non plus.
Madame SHAHID conclue son propos en soulignant que la Palestine est placée dans ces négociations face à un interlocuteur très particulier. Israël, du fait de l'Histoire, semble bénéficier d'une particulière clémence de la part de la Communauté Internationale. Il est frappant, dit-elle, de constater que les Etats-Unis ont provoqué une coalition mondiale contre l'Irak qui avait envahi le Koweït et refusait d'appliquer les résolutions de l'ONU, alors que depuis 1967, Israël néglige toutes les recommandations des Nations Unies sans encourir le moindre reproche de qui que ce soit.
