
En ouverture du débat, François GÉRÉ, Directeur Scientifique de la FRS, indique que le thème de la "Guerre sans pertes", plus communément appelé "Option zéro mort", a pris sa naissance au moment de la Guerre du Golfe. Il est en général attribué aux américains, mais en réalité, si les Etats-Unis ont une certaine approche de cette théorie, les européens en général et les français en particulier en ont une autre. Cette distinction apparaît dès que l'on cherche la réponse à la question suivante : Sans pertes oui, mais sans pertes pour qui ?
La question qui se pose aujourd'hui est de savoir si cet objectif relève du strict fantasme ou d'une évolution profonde de nos sociétés lesquelles se refuseraient de plus en plus à verser leur sang tant pour des raisons démographiques (vieillissement de la population), que technologiques (développement des armes non létales).
EXPOSÉS
Général Jean-René BACHELET
Pour réfléchir à la possibilité d'une "guerre sans pertes", encore faut-il s'entendre sur le sens des mots, et tout d'abord sur celui du mot "guerre".
· Le XXème siècle aura été marqué par une évolution paroxysmique sous l'effet de l'accroissement exponentiel du progrès technique, avec des conséquences dévastatrices au point qu'aujourd'hui le mot "guerre" est généralement banni.
Pour l'école américaine, il y aurait désormais deux types d'engagement militaire :
D'une part des "opérations de paix", quasi désarmées, menées généralement sous égide de l'ONU, d'autre part des opérations de coercition, avec un emploi de la force poussé au paroxysme.
Telle n'est pas la conception française car l'expérience nous a montré qu'une telle conception conduit à trahir la cause même que l'on veut défendre, celle de l'homme ; dans le premier cas par défaut, dans le deuxième cas par excès. La conception française est que l'action militaire est "une" ; elle est, par nature, capacité d'emploi de la force et capacité de coercition pour prendre l'ascendant sur l'adversaire ; face à la violence déchaînée, cette force est, in fine, si nécessaire, capacité d'infliger la destruction et la mort. Telle est la nature même de l'action militaire et il n'y a pas alternative entre une action désarmée et une action paroxysmique : l'action militaire est la mise en œuvre de cette force ainsi définie, mais dosée, adaptée, maîtrisée.
· Ceci étant admis, cette action militaire peut-elle s'imaginer sans pertes ?
Remarquons d'abord qu'en Occident, sauf exceptions et dérapages, le but de la guerre, qu'elle soit de conquête ou défensive, n'a jamais été la destruction systématique de l'adversaire, encore moins des populations. C'est dans ce siècle, notamment dans une certaine interprétation de la pensée de CLAUSEWITZ, que l'on est entré dans une logique de guerre totale, parfois inexpiable. L'exigence de limiter les pertes est donc à la mesure des hécatombes du siècle, là où, à l'âge classique, elle allait de soi, pour des raisons à la fois économiques (les armées professionnelles étaient coûteuses) et éthiques (massacrer les populations a été considéré comme une infamie barbare jusqu'à la Première Guerre Mondiale).
Remarquons toutefois qu'aujourd'hui cette exigence est sélective : c'est zéro mort pour le GI, pas pour le fellah irakien ou pour le paysans serbe. On a ainsi une véritable perversion de la conception de l'action militaire : là où le soldat était voué à "protéger la veuve et l'orphelin" fût-ce au prix de sa vie, il faudrait protéger la vie du soldat, fût-ce au prix de la vie "de la veuve et de l'orphelin".
De fait, l'action militaire se situe au cœur de la dialectique de la vie et de la mort, à la mesure des violences à affronter et à maîtriser. Bien sûr, les pertes, de toutes natures, doivent être limitées, en tout premier lieu dans les populations, et tout doit être fait pour cela, mais pas à travers une vision de la complexité des choses au mieux angélique, au pire cynique.
· Je voudrais, pour être moins abstrait, donner deux exemples vécus :
- Le premier remonte à l'automne 95 à SARAJEVO. Nous les français, avons alors fait la démonstration que l'action désarmée qui avait jusque là été celle de la FORPRONU ne devait pas nécessairement, pour faire lever le siège, céder la place à une action dévastatrice pour les populations et, vraisemblablement pour nos troupes. Nous avons, de fait, en trois mois, levé le siège par la combinaison subtile d'une dissuasion permise par la présence de nos canons sur le Mont Igman et d'une mise en confiance des populations ; mais nous avions fait de ces canons un usage dosé et maîtrisé : 1 300 coups bien ajustés avaient suffi pour inverser le rapport de forces et créer la dissuasion.
Ainsi avons-nous pu lever le siège au moindre coût humain.
- Le deuxième exemple est resté hypothétique. Au cours de la même période, parmi les nombreuses hypothèses que nous avions envisagées, qui risquaient de bloquer le scénario de levée du siège, il en était une qui nous laissait totalement démunis : c'était celle d'actions éventuelles de populations désarmées, face à nos convois et à nos soldats. Il était évidemment totalement exclu de massacrer ces gens-là.
Dans un tel cas, peut-être la technologie peut-elle apporter des réponses, mais Monsieur BATTISTELA y répondra plus savamment. Je veux toutefois faire observer qu'en pareil cas les techniques, les moyens matériels ne sauraient intervenir que comme part d'une manœuvre globale impliquant notamment une capacité d'action dans les champs psychologiques ; il nous faudra pour cela surmonter bien des inhibitions, mais c'est un autre sujet.
Jacques BATTISTELLA
En introduction, Monsieur BATTISTELLA pose deux questions. La théorie "zéro mort" est-elle souhaitable ? est-elle suffisante ? C'est une question politique qui renvoie à la conception qu'a une Nation de l'emploi de la force.
"Sans pertes" n'est pas uniquement lié à "zéro mort", car de quels morts parle-t-on ? Nos soldats ? Les soldats ennemis ? Les civils ? Les victimes dites collatérales ? Il est probablement possible et souhaitable, c'est une question de coût et de technique, d'épargner nos soldats et les civils. Mais peut-on, et faut-il, s'attacher à faire zéro mort chez l'ennemi ? Si l'objectif est la destruction d'un potentiel (économique, technologique, militaire, …), il est impossible de ne provoquer aucune perte chez l'adversaire. Si l'objectif est d'exercer une pression psychologique, on peut alors y parvenir par les armes non létales. Encore faut-il s'entendre sur ce terme et cela semble bien difficile.
Pour abolir, ou à tout le moins, réduire les pertes, il faut, indique Monsieur BATTISTELLA, agir à trois niveaux :
· Avant l'action : Il faut, par la dissuasion, mettre en œuvre tout ce qui pourra influencer l'adversaire et son opinion publique. Par ailleurs, le renseignement et son exploitation en temps réel doivent permettre de mieux se protéger des attaques planifiées par l'adversaire.
· Pendant l'action : Il importe de maîtriser parfaitement l'identification "ami-ennemi" afin d'éviter tout risque d'accident, en particulier dans les opérations mettant en action une force multinationale.
Par ailleurs, la précision des armements modernes doit permettre la réduction des effets collatéraux. Enfin, la protection de nos soldats est un élément important de limitation de pertes : épaisseur des blindages, qualité des gilets pare-balles, identification et mise hors de combat des snipers, etc…
· Après l'action : C'est d'abord la capacité des services médicaux qui permet d'éviter les pertes, ce qui implique de développer des soins de guerre qui sont spécifiques par rapport à la médecine civile. C'est ensuite recréer un environnement propre, ce qui pose en particulier la question des mines antipersonnelles.
Pour Monsieur BATTISTELLA, cet ensemble de moyens permet probablement de réduire les pertes parmi nos soldats et les populations civiles. Mais réduire les pertes chez l'adversaire est une question plus large et plus complexe, car il ne faut pas oublier que le prix que l'on attache à la vie humaine n'est pas le même partout. La guerre sans pertes ne peut donc pas être un choix unilatéral.
DÉBAT
Monsieur Pierre BAYLE, Directeur de la Communication d'Aérospatiale Matra, pose deux questions au Général BACHELET. La première est de savoir si la professionnalisation de l'armée risque de provoquer une évolution dans l'acceptation des risques de la guerre qui caractérisait l'armée de conscription.
Par ailleurs, il s'interroge sur l'articulation en matière de responsabilité du maintien de l'ordre entre l'Armée de Terre et la Gendarmerie.
Pour le Général BACHELET, il est extrêmement difficile de savoir dès aujourd'hui si la professionnalisation de l'armée va modifier la donne en ce qui concerne l'acceptation du risque. Peut-on assister à un divorce entre l'opinion publique ("Ils sont payés pour cela") et les engagés ("On n'est pas payés pour mourir") ? Ce qui est certain, en revanche, et toutes les études le démontrent, c'est que les engagés français ont une conception tout à fait différente du fait de donner leur vie que leurs homologues anglo-saxons.
En ce qui concerne le maintien de l'ordre, le Général BACHELET ne voit pas d'opposition fondamentale entre l'Armée de Terre et la Gendarmerie. Il souligne néanmoins que sur le territoire national, l'ordonnance de 1959 fixe le rôle des armées, lesquelles, sauf dans le cadre de la Défense Opérationnelle du Territoire n'ont pas de fonction de maintien de l'ordre. A l'extérieur, le problème est plus complexe. Il serait trop simple d'imaginer deux phases successives : l'Armée conquérant le terrain, puis la Gendarmerie assurant le maintient de l'ordre.
En réalité, il y a des zones grises dans lesquelles Armée et Gendarmerie doivent travailler ensemble. Le Général BACHELET souligne que l'Armée de Terre doit absolument développer ses capacités à évoluer au milieu des populations civiles. Pour cela, le "maintien de l'ordre" est en fait une composante d'actions plus globales dans les "champs psychologiques".
Le Général Henri PARIS, Président de DEMOCRATIES, après avoir rappelé que la dernière déclaration de guerre formelle faite par la France remonte à juillet 1870, souligne que l'on joue sur les mots en refusant d'employer le terme "guerre". Les opérations du Kosovo sont bel et bien une guerre, puisqu'elles répondent à trois phases : ultimatum, rejet, intervention militaire.
Il pose la question de savoir si l'on pourra continuer longtemps à intervenir sans autorisation du Parlement et ce d'autant que l'objectif "zéro mort" risque de rendre encore plus insupportables des pertes éventuelles.
Le Général BACHELET, après avoir indiqué que sa position d'officier d'active ne lui permet pas de s'exprimer sur le problème politique du rôle du Parlement, indique que, sur le deuxième point, il partage totalement l'avis qu'exprimait récemment le Général MORILLON dans un colloque de l'IRIS et selon lequel "lorsque l'adversaire infligera des pertes, celles-ci seront ressenties de façon encore plus insupportables et créeront chez les occidentaux une vulnérabilité encore plus grande". Aux yeux du Général BACHELET, les évènements de Somalie et le retrait des troupes américaines sont une parfaite illustration de cette fragilisation.
Sur la même question, Monsieur BATTISTELLA indique que l'option "zéro mort" revient en réalité à fragiliser le Politique, car tout mort devra être expliqué. Des pertes dans notre camp risquent de provoquer des réactions violentes, voire une démobilisation. Les responsables politiques, selon Monsieur BATTISTELLA, doivent prendre conscience qu'au-delà des mots, l'objectif "zéro mort" représente un risque majeur pour eux.
Monsieur François GÉRÉ, Directeur Scientifique de la FRS, indique qu'il importe de considérer de quel type de guerre il s'agit. Les opérations dans lesquelles la France est actuellement engagée ne présentent pas de menace directe pour les français. Or, la notion de perte doit être mise en regard de l'enjeu pour le pays considéré, et Monsieur GÉRÉ de rappeler la phrase de BISMARCK au sujet du conflit dans les Balkans "Tous ces gens-là ne valent pas la vie d'un brave grenadier poméranien".
Le Général Uzi EILAM, de l'Ambassade d'Israël, souligne que l'acceptation des pertes est liée au type de guerre conduite. Il se demande si l'objectif "sans pertes" n'est pas le résultat de la fragilisation des sociétés occidentales qui a elle-même provoqué la naissance de cette notion de "guerre de luxe".
Pour Jacques BATTISTELLA, on ne peut évidemment pas gérer les conflits de survie comme on gère les guerres optionnelles, encore faut-il déterminer jusqu'où une guerre est optionnelle. Les Politiques sont placés fréquemment sous la pression de l'opinion publique et des médias qui poussent à une intervention à la condition que celle-ci n'amène pas à des pertes.
La question qui se pose aux politiques est de savoir quel prix l'opinion publique est prête à payer. Il rappelle qu'au moment de la Guerre du Golfe, l'Etat Major, craignait par dessus tout une offensive chimique irakienne qui aurait fait craquer l'opinion publique à la vue des cercueils rapatriés en France.
Le Général BAER, de la FRS, se déclare farouche adversaire de l'option "zéro mort" et partisan des armes non létales. Il note que, dès 1995, une liste d'une soixantaine d'armes de ce type a été dressée mais que sa mise en œuvre se heurte à des problèmes de financement.
Il insiste par ailleurs sur la "perversité" de l'idée selon laquelle on pourrait faire la guerre sans pertes et rappelle la récente déclaration du Président de la République disant qu'une action de force entraîne presque automatiquement des pertes.
Pour le Général BAER, prétendre le contraire est un non sens pratique et politique. Il demande si, en revanche, on ne gagnerait pas à développer les moyens d'action psychologique.
Pour le Général BACHELET, il est clair que l'utilisation des armements non létaux permet de limiter les risques de pertes, mais qu'ils ne sont pas LA solution. Quant à l'action psychologique, il est évident que les anglo-saxons savent admirablement en jouer, tandis que les français, pour des raisons qui tiennent à l'Histoire et en particulier à la guerre d'Algérie, éprouvent encore une forte inhibition face à cette pratique. Le Général note cependant une nette évolution de la doctrine française sur ce sujet.
Jacques BATTISTELA demande que l'on n'oppose pas armement létal et non létal. Aujourd'hui, dit-il, on attend de plus en plus des militaires et en particulier des actions très bien calibrées qui se déroulent presque en permanence en présence des médias. Dans cette situation, les militaires doivent disposer de la palette la plus large de moyens afin de pouvoir gérer le plus finement possible n'importe quelle situation.
Le Colonel Pierre DOLO, Secrétaire Général au Centre de prospective de la Direction de la Gendarmerie, pose la question de l'intervention du Droit dans les opérations de Défense, l'action des forces armées s'inscrivant dans un cadre juridique stricte. Il pose la question de l'acceptabilité juridique des différents types d'armes.
Le Général BACHELET souligne que le rapport au Droit des opérations militaires est extrêmement complexe. Tout praticien sait bien, qu'au-delà du théorique, il n'existe aucun règlement qui puisse s'appliquer au moment de la décision ultime.
Pour Jacques BATTISTELA, le Droit est plus une justification de la décision politique qu'autre chose, comme le démontrent les bombardements quasi quotidiens, dans le silence général, des anglo-saxons sur l'Irak.
Concernant les armes non létales, il indique que celles-ci n'ont cette qualité que dans un cadre bien précis. Une grenade lacrymogène tirée en pleine rue est non létale ; la même grenade tirée dans une pièce close peut provoquer des dommages importants. En outre, on ne peut nier dans ce domaine une certaine hypocrisie. Ainsi, un rayon laser qui éblouit l'adversaire est considéré comme non létal, ce qui n'est pas le cas du même rayon laser qui l'aveuglerait. En revanche, le rayon qui permet au tireur d'élite d'ajuster sa visée et d'atteindre à coup sûr sa cible sera toujours considéré comme non létal.
