Colloques et autres manifestations







Petit déjeuner débat du 21 février 2001



"Les budgets de défense en Europe"

Intervenant : Monsieur Jean-Michel BOUCHERON
Député d'Ille et Vilaine



EXPOSE

En ouverture de son exposé, Monsieur BOUCHERON se livre à une rapide comparaison des budgets de défense des principaux pays européens.

Pour les dépenses en capital, celui-ci s'élève en Grande Bretagne à 0,8% du PIB, 0,65% en France et 0,3% en Allemagne.

Il souligne que, au-delà des montants financiers, il y a deux points qui doivent être particulièrement analysés : les dépenses stratégiques et les efforts en matière de Recherche et Développement.

Les dépenses stratégiques


Les Etats-Unis, en effet veillent avec beaucoup d'attention à faire en sorte que les Européens ne consacrent pas trop d'argent à ce que l'on pourrait appeler les dépenses de souveraineté telles que celles consacrées au spatial (renseignement), aux équipements de commandement et aux armes de précision (frappe à distance).

Les Américains ont depuis longtemps fixé une ligne jaune que les Européens ne doivent pas dépasser. Cette ligne jaune est la capacité des Européens d'agir dans le domaine stratégique car ce pourrait être pour eux un moyen de se libérer de la tutelle des Etats-Unis qui, en revanche, ne voient aucun inconvénient à ce que les pays européens multiplient les équipements du type chars et avions.

Il faut reconnaître, souligne Monsieur BOUCHERON, que les efforts des pays européens dans ces domaines de souveraineté sont quasi nuls. Ainsi, l'Allemagne n'a qu'un embryon de politique spatiale et encore n'est ce dû qu'au refus des Américains d'informer le gouvernement de Berlin sur les projets de frappe au Kosovo. Seule la France, qui a des moyens autonomes d'observation, pouvait avoir un dialogue avec les Etats-Unis avant les frappes. Or, seul ce dialogue préalable avec les USA marquera la naissance de l'Europe politique. Il faut savoir qu'un tel discours est mal perçu dans les instances internationales. Il est en général considéré comme anti-américain. Ce discours favorable à une Europe autonome par rapport aux Etats-Unis n'existe en réalité qu'en France. L'antiaméricanisme primaire, quant à lui, recouvre une absence pratiquement totale de pensée politique.

En fait, le problème est qu'on ne peut avoir une position univoque vis à vis des USA. Il y a des domaines où il faut s'opposer à eux comme les OGM et d'autres où il faut les soutenir, comme les actions de pacification dans les balkans.

Il n'y a en réalité en Europe que la France et la Grande Bretagne qui consacrent une part de leur budget aux dépenses stratégiques. L'effort anglais s'effectue dans le cadre des programmes américains. Quant aux dépenses allemandes, elles sont très modestes et ont marqué un net freinage après le départ du Chancelier KOHL.

Les dépenses de Recherche et Développement


La R&D commande en réalité le point précédent. Et dans ce domaine les insuffisances de l'Europe sont véritablement criantes.

Si l'on part d'une base 100 en 1990, en 2001 la France est à 55, l'Allemagne à 74, la Grande Bretagne (dont l'effort est notable) à 114 et les USA à 104.

Il faut corriger ces chiffres en analysant les efforts qualitatifs. Ainsi, la France est-elle très centrée sur les questions stratégiques, mais nous souffrons de budgets militaires grevés par deux facteurs. D'une part la professionnalisation qui coûte cher et qui fait que l'on se dirige vers une répartition fonctionnement/équipement de l'ordre de 60/40. D'autre part, il faut payer les déficits de la DCN et du GIAT (16 milliards de francs pour le GIAT).

Pour faire face à ces dépenses on prend l'argent partout où on peut. Or, la situation est grave. Si l'on y prend pas garde, le gap en R&D entre l'Europe et les USA va devenir insurmontable.

Quant à la NMD, tout le monde sait qu'elle est inutile stratégiquement, car elle ne pourra pas être totalement efficace. En revanche, elle est un prétexte pour permettre à la puissance publique américaine d'injecter des milliards de $ dans la R&D de pointe des entreprises américaines et particulièrement, et ce n'est pas un hasard, dans les entreprises duales (militaires et civiles).

Ainsi, par le biais de la NMD, le gouvernement américain subventionne tranquillement la recherche civile. Ce n'est pas nouveau : l'explosion de l'Internet a été la conséquence directe de la dynamique du financement de la guerre des étoiles de Reagan.

Monsieur BOUCHERON conclut son exposé en soulignant la nécessité pour l'Europe de réagir à l'offensive américaine dans des secteurs fondamentaux et qui ne concernent pas que les questions de défense.

DEBAT

Monsieur Xavier de VILLEPIN, Président de la Commission de la Défense du Sénat fait trois remarques.

Tout d'abord, il abonde dans le sens de Monsieur BOUCHERON pour ce qui concerne le problème que pose l'insuffisance de nos efforts en matière de R&D. Il faut cependant y ajouter un élément important qui est celui de l'allongement des grands programmes d'équipement comme le Rafale.

En second lieu, la situation de GIAT est plus tragique que celle de la DCN, car pour des raisons de marché, le GIAT risque à présent des problèmes avec certains de ses clients.

En ce qui concerne le bouclier spatial américain, il ne faut pas négliger le fait qu'il existe à ce sujet un vrai consensus aux Etats-Unis ; il suffit de se rappeler le rapport Rumsfeld de 1998.

Le Général Christian QUESNOT, directeur de la Revue de Défense Nationale, demande à Monsieur BOUCHERON quand sera discuté la loi de programmation militaire et si elle comporte des éléments permettant d'aller dans le sens des points qu'il a évoqué dans son exposé.

Monsieur BOUCHERON souhaite tout d'abord que le consensus puisse perdurer puisqu'il n'y a pas d'opposition de fond sur ce sujet entre les deux têtes de l'Exécutif.

En second lieu, il faut que la LPM prévoie le rattrapage financier dans le domaine des équipements des sommes qui ont été affectées au GIAT, à la DCN et à la professionnalisation.

Enfin, il faut préserver la discussion de la LPM du débat politicien.

Le Général PARIS, Président de Démocratie, rappelle la position des Chinois et des Russes sur le bouclier spatial américain. Leur opposition ne trouble absolument pas les Américains. Cette opposition risque cependant de provoquer une relance de la course aux armements. Or, nous avons arrêté nos expérimentations nucléaires ; la question se pose donc de savoir comment nous allons rester au niveau.

Jean Michel BOUCHERON répète en premier lieu que pour lui la NMD s'inscrit dans une perspective financière et non dans un système militaire. Il note en second lieu un risque de reprise en main par l'administration BUSH avec un réalignement de la Grande Bretagne sur les USA après le " pas de clerc " de Saint Malo.

En ce qui concerne les réactions russes et chinoises, il ne faut pas oublier, d'une part que les Russes peuvent percer le bouclier, que les Chinois, eux, sont loin du compte, enfin qu'aucune de ces deux nations n'a les moyens de suivre les Etats-Unis.

En ce qui concerne la France, nous disposons à Bordeaux, au CESTA, d'un équipement certes cher mais absolument extraordinaire qui n'a son équivalent qu'aux USA et qui nous permettra de garder nos armements nucléaires à niveau.

Monsieur Claude LIEVENS, directeur du CHEAR, rappelle qu'il y a plusieurs années GIAT avait proposé des mesures de rentabilité qui comportaient des réductions d'emplois et des fermetures de sites. Le problème est que GIAT est passé dans le secteur privé sans perdre ses habitudes administratives et n'est pas responsables des choix gouvernementaux de privilégier l'impératif social par rapport à l'impératif économique. Il y a 20 ans GIAT n'était ni plus ni moins rentable qu'un autre service industriel de l'Etat. Aujourd'hui on parle des déficits de GIAT mais pas de ceux, bien dissimulés, des entreprises d'Etat.

En ce qui concerne la DCN, il y a deux choses à faire en priorité, réduire les effectifs et embaucher des gens qualifiés.

Dans un domaine différent, Monsieur LIEVENS demande à Monsieur BOUCHERON si, selon lui, un des moyens de consacrer plus de financements aux équipements stratégiques ne serait-il pas d'abandonner les répartitions budgétaires Terre, Air, Mer.

Jean Michel BOUCHERON revient rapidement sur le problème de la DCN et de GIAT. Il reconnaît bien volontiers la responsabilité politique depuis 10 ans et regrette qu'aucune sanction pour incompétence n'ait jamais été prise.

En ce qui concerne les questions budgétaires, il est clair pour Monsieur BOUCHERON, qu'il faut faire une vraie révolution culturelle et multiplier "l'interarmisation".

Monsieur Jean-Marie MENU, Conseiller Militaire d'EADS, demande si l'on pourra dans les discussions sur l'Europe de la défense faire longtemps l'impasse sur l'arme nucléaire.

Pour Monsieur BOUCHERON, l'arme nucléaire doit rester en dehors des discussions sur l'Europe de la Défense. D'abord parce que la majorité des pays d'Europe ne veut pas en entendre parler. En second lieu parce que, et pour encore longtemps, l'arme nucléaire et la décision de sa mise en œuvre ne peuvent être que nationales et solitaires. Enfin, parce que c'est un faux problème dans la mesure où l'on imagine bien qu'une agression majeure contre l'Europe ne laisserait de coté ni la France ni la Grande Bretagne et que donc les dissuasions de ces deux pays participeraient à la sécurité de l'Europe.

Monsieur François GERE, directeur scientifique de la FRS, après avoir souligné que l'Europe de la Défense ne peut être que la conséquence de l'Europe politique et non la précéder, pose la question de savoir comment développer une dynamique européenne alors que les principaux pays d'Europe n'ont pas les même priorités.

Pour Jean-Michel BOUCHERON, la dynamique européenne conduit fatalement à la constitution d'un espace politique cohérent. Il faut seulement être conscient que cette construction va demander beaucoup de temps, probablement des dizaines d'années. Cela se fera par à coups, il y aura des pauses, des régressions, mais la pente est irréversible parce qu'elle est commandée par une logique géographique.

Monsieur Paul-Ivan de SAINT GERMAIN, directeur de la FRS, aborde la question de la capacité de projection des forces en soulignant que les capacités de la France et de la Grande Bretagne dans ce domaine seront de l'ordre de 60.000 hommes en 2003 pour environ 2 millions de soldats en Europe. Peut-on imaginer que, dans un avenir proche, d'autres pays européens, l'Italie et l'Allemagne par exemple, substituent à leur tour la notion de projection à celle de défense du territoire.

Jean-Michel BOUCHERON rappelle que lorsque le Président de la République a décidé l'abandon de la conscription et la professionnalisation des armées, l'Allemagne a protesté non du fait de la décision mais parce que la France avait agi sans concertation. Les Allemands, dans ce domaine, craignent l'exemple. Or le nouveau format des armées françaises répond à une logique d'intervention extérieure. Une telle réforme nécessitera en Allemagne une véritable révolution des mentalités, mais elle est inéluctable.

Le colonel André VAR, sous directeur des affaires européennes au SGDN, souligne que disposer de la capacité stratégique coûte fort cher et se trouve aujourd'hui au delà des moyens financiers d'une nation ou d'un groupe de nations. Il se demande comment l'Europe peut " orienter " les budgets de défense des pays de l'Union afin de limiter les actions de défense des territoires et de mettre l'accent sur les budgets de Recherche et Développement.

Jean-Michel BOUCHERON constate dans ce domaine une incontestable évolution depuis deux ans en particulier grâce aux industriels et à la logique des fusions. Ainsi les industriels investissent dans des secteurs clés, et ces investissements se retrouvent dans les mêmes structures de R&D dans les pays européens concernés. A ce titre on peut dire que la création d'EADS est sans conteste l'élément le plus fondamental de la construction de l'Europe de la défense depuis 1995.


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