Colloques et autres manifestations






Petit déjeuner débat du 21 Juin 2000



"La guerre sans pertes est-elle possible ?"

Intervenants :

Monsieur François LAMY
Député de l'Essonne
et
Le Général Lucien POIRIER



En ouvrant la réunion, François GÉRÉ, Directeur Scientifique de la FRS, indique aux participants que Monsieur André GLUCKSMANN, retenu à l'étranger, ne peut être présent aujourd'hui. Il adresse ses chaleureux remerciements au Général POIRIER pour avoir bien voulu, en quelques heures, remplacer Monsieur GLUCKSMANN pour ce débat.

il rappelle que le Général POIRIER est un spécialiste de la stratégie nucléaire et de la stratégie théorique.

INTRODUCTION

Pour François GÉRÉ, il se développe actuellement une réflexion en profondeur sur la violence dans nos sociétés. Trois exemples lui paraissent illustrer l'intensité de cette réflexion.

Ainsi, la façon dont sont reçues, à travers les médias, les /images des guerres, oblige les gouvernements démocratiques à réagir beaucoup plus vigoureusement qu'autrefois face à des guerres jugées comme "non nécessaires" ou mettant en cause les principes consubstantiels à nos sociétés.

En second lieu, l'émotion que provoque aujourd'hui dans la société française la litanie hebdomadaire des victimes de la route, illustre la volonté de celle-ci de lutter contre la violence sociale.

Enfin, la campagne électorale américaine tourne principalement autour de la question du droit des américains à posséder et à porter une arme. C'est de la légitimité de l'utilisation de la violence qu'il est question.

EXPOSÉS

Monsieur François LAMY

Monsieur François LAMY, Député de l'Essonne, indique que selon lui, avant même de se demander si la guerre sans pertes est possible, il faut s'interroger sur la question de savoir si elle est souhaitable.

Il faut bien voir que le plus souvent, lorsque l'on parle de "guerre sans pertes", on sous-entend "sans pertes chez nous" et l'on justifie cette volonté par la pression de l'opinion publique. Or, cette pression n'est pas évidente, dès lors qu'il s'agit d'interventions légitimes et justifiées.

Le Kosovo donne une parfaite illustration de ce problème. Cette intervention se caractérise en effet en Occident par une mauvaise préparation de l'opinion et un mauvais calcul de ses conséquences. Les alliés n'étant pas d'accord entre eux, leur première recherche a été celle d'un consensus minimum pour garder la face. Au total, sur les cinq objectifs de guerre qui avaient été fixés, quatre seulement ont été atteints. Les forces de l'OTAN n'ont pas été en capacité de faire cesser les exactions serbes sur la population albanophone.

On a constaté que l'engagement d'armes de haute technologie, destiné essentiellement à limiter les pertes dans les rangs alliés s'est révélé d'une efficacité militaire réduite. Les plus puissantes armes du monde ne sont en effet parvenues à détruire que 73 chars en 74 jours de combat ! Ceci peut avoir des conséquences politiques graves et en particulier provoquer en Occident une réflexion sur les montants des budgets militaires et sur la nécessité d'investissements aussi importants dans des armements de haute technologie pour obtenir des résultats aussi médiocres. Il faudra par ailleurs s'interroger sur des programmes d'armement hérités de la Guerre Froide.

Le Kosovo a mis à jour un autre paradoxe : celui de la frilosité des Etats-Majors et des responsables politiques, sous la pression des médias, face à une opinion publique dont tous les sondages montraient qu'elle était prête à une intervention terrestre, donc à des pertes, car elle considérait l'intervention dans ce pays comme moralement légitime.

Enfin, la multiplication des interventions occidentales dans diverses régions du monde oblige à s'interroger sur le fondement légal de celles-ci dès lors que le Parlement, représentant du peuple, n'est associé à ces décisions qu'à posteriori.

Général Lucien POIRIER

Le Général POIRIER relève la contradiction qui existe entre la volonté de limiter au maximum, voire de supprimer, du moins dans nos propres rangs, les pertes, avec les buts de guerre (même si on n'emploie plus ce terme) des occidentaux. Peut-on concilier la "guerre sans pertes" avec la volonté de faire capituler l'adversaire, ou doit-on se résigner à ne pas affronter celui-ci directement en ne frappant que ses arrières ?

En Irak et au Kosovo, les alliés ont-ils imposé leur volonté ? Saddam HUSSEIN et MILOSEVICH sont toujours au pouvoir et leurs forces militaires, même diminuées, n'ont pas été détruites.

Pour l'avenir, le problème qui se pose est culturel. La mort est moins tolérée dans nos sociétés que dans d'autres. Or, la mort est consubstantielle à la guerre. Si l'on ne peut pas spéculer sur les conséquences extrêmes de la violence armée, la menace d'utilisation de celle-ci devient de moins en moins efficace et il ne faudra pas très longtemps à certains pour comprendre que, dans ce type d'intervention, le premier souci des occidentaux, avant d'atteindre leurs buts de guerre, est de protéger la vie de leurs soldats. Ceci peut être une porte ouverte à tous les terrorismes.

DÉBAT

Le Lieutenant Laurent CADET, du Centre de Recherche du CDES, explique que l'option "zéro mort" n'est pas une obsession dans les rangs de l'Armée de Terre. Il se demande si ce ne sont pas les politiques qui inhibent l'utilisation de la force.

Pour Monsieur François LAMY, la question qui se pose est celle de la capacité des responsables politiques à définir les objectifs de l'utilisation de la force et à les faire accepter par l'opinion publique. Or, au sein d'une coalition internationale où tout le monde n'a pas les mêmes objectifs, il est difficile, voire impossible, de faire passer ce message.

On ne peut d'ailleurs qu'être saisis par le contraste entre la dramatisation qui a précédé l'intervention en Irak (tous les alliés avaient le même objectif), et la discrétion avec laquelle a été organisée l'intervention au Kosovo (où chacun avait des objectifs différents).

Le Général Henri PARIS, Président de DEMOCRATIES, souligne que la recherche de la guerre sans pertes a toujours été un objectif des responsables politiques et militaires, même si dans toute l'Histoire il n'y a qu'à la bataille d'Ulm que celui-ci a été atteint.

Selon lui, il y a peu d'avenir pour ce concept, car les adversaires des occidentaux vont l'assimiler et finiront par attaquer eux-mêmes dans le but déclaré de créer chez nous un maximum de pertes afin de nous faire reculer.

Monsieur Michael STRUVE, journaliste à Débats Stratégiques, est frappé par le fait que l'on soit passé en dix ans de l'acceptation de pertes massives, dans le cadre d'un échange nucléaire, au concept "zéro mort". Sur le plan éthique, cette mutation risque de bouleverser la société militaire dont l'acceptation de la mort était le fondement et qui peut demain être amenée à tuer sans prendre de risques elle-même.

Le Général POIRIER pense en effet que "l'alliance" de la professionnalisation des armées, du concept "zéro mort" et de l'assujettissement du combat au progrès technologique va profondément transformer le rôle et le statut du militaire.

Il ne s'agit pas là d'une chose nouvelle. Déjà au début du XVIème Siècle, la chevalerie française voulait faire interdire les arquebuses car ces armes remettaient en question le rôle du chevalier. Dans vingt ans, il n'y aura aucun rapport entre la société miliaire de cette époque et celle des années 80. Cela amènera forcément une mutation dans les rapports entre les armées et la société politique.

François LAMY ne voit pas de lien entre la résurgence de "zéro mort" et la disparition de l'URSS. L'énorme différence est l'arrivée aux responsabilités d'une nouvelle génération politique qui n'a pas connu la Deuxième Guerre Mondiale mais qui a vécu, à travers les médias, le conflit vietnamien et qui en a été profondément traumatisée.


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