La dissuasion nucléaire en campagne : élections présidentielles 2017

Emmanuelle Maître, bulletin n°42, avril 2017

Les élections présidentielles françaises présentent en général peu d’enjeu en matière de dissuasion. En effet, les candidats se démarquent traditionnellement très peu voire pas du tout sur ce sujet, qui peine à affleurer dans les thèmes débattus lors de la campagne. Cette année encore, les principaux candidats à l’élection ont des propositions similaires concernant la force de dissuasion française. Néanmoins, plusieurs éléments invitent à étudier davantage la question. Tout d’abord, il existait quelques subtilités dans les programmes des principaux candidats ainsi que de vraies différences chez les outsiders. Deuxièmement, deux éléments de contexte donnent plus de visibilité à la question : la négociation d’un traité d’interdiction des armes nucléaires à l’ONU qui a conduit quelques médias généralistes à s’intéresser à la pertinence de la dissuasion en 2017Marc Semo, « La bataille morale pour l’interdiction totale des armes atomiques », Le Monde, 17 mars 2017.
Négociations pour bannir l'arme nucléaire », Le Figaro, 27 mars 2017.
« Peut-on se passer de la dissuasion nucléaire ? », Table-ronde d’actualité internationale, CulturesMonde, Florian Delorme, France Culture, 17 mars 2017.
« Désarmement nucléaire : ça urge ? », Du Grain à moudre, Hervé Gardette, France Culture, 27 mars 2017.
et le fait que le prochain président devra endosser la responsabilité de renouveler (ou non) des équipements importants et coûteux, dont les SNLE. Cet aspect capacitaire, qui devrait conduire au doublement du budget consacré à la dissuasion d’ici à la fin du mandat du nouv(eau)(elle) Président(e), a également suscité des articles de fondNathalie Guibert, « Les grandes puissances modernisent leurs armes nucléaires », Le Monde, 17 avril 2017.
Alain Barluet, « La modernisation de la dissuasion nucléaire, dossier majeur à l'agenda du prochain président », Le Figaro, 5 janvier 2017.
Patricia Adam, « La modernisation des deux composantes de la dissuasion nucléaire n’est pas négociable », Mer et Marine, 6 mars 2017.
Jean-Dominique Merchet, « Dissuasion nucléaire : le futur hôte de l’Elysée est au pied d’un mur financier », L’Opinion, 22 décembre 2016.
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Comme indiqué, les candidats en tête au lendemain du premier tour ne présentent pas de grande originalité sur la question de la dissuasion. Ainsi, Emmanuel Macron a indiqué dans son programme vouloir engager « la modernisation de la force de dissuasion nucléaire, garante de la sécurité de la France. Cet effort concernera ses composantes sous-marines et aéroportées. ». Cet engagement devrait être soutenu par l’augmentation du budget de la Défense à 2% du PIB en 2025. Le candidat d’En Marche a précisé explicitement vouloir en particulier décider de la construction d’un SNLE de troisième génération, faire évoluer le M51, remplacer les Mirage 2000N, moderniser l’ASMP‑A et développé l’ASN4GEmmanuel Macron, « La défense de la France : le prix de la liberté », Revue Défense Nationale, avril 2017.. Il a annoncé qu’un nouveau Livre Blanc serait remis en décembre 2017, et une nouvelle loi de programmation militaire votée début 2018Vincent Lamigeon, « Défense : l'ambitieux plan de marche de Macron », Challenges, 18 mars 2017..

Du côté de Marine Le Pen, il s’agit de constitutionnaliser le 2% consacré à la Défense, qui doit entre autres permettre de pérenniser la dissuasion. La candidate du Front National a indiqué vouloir préserver et moderniser toutes les composantes de la dissuasion, et rendre permanente la Force d’action navale nucléaire. Elle a aussi évoqué le renouvellement des équipements connexes (infrastructures, simulation, escorte…) et la pérennisation d’un tissu industriel de grands groupes et PME au capital national. L’ambition est différente du candidat centriste puisqu’il s’agit de porter l’effort de défense à 3% du PIB, mais dans une perspective beaucoup plus indépendante avec un retrait du commandement intégré de l’OTAN et l’abandon du projet de défense européenneMarine Le Pen, « Assurer la sécurité quotidienne de nos compatriotes et de nos territoires », Revue Défense Nationale, avril 2017..

Parmi les autres candidats engagés dans ces élections, François Fillon avait poursuivi des engagements similaires en matière de dissuasion, notant que « l’ère du nucléaire n’est pas terminée, bien au contraire, elle s’accroît ». Plus précisément, il avait annoncé une amélioration majeure des performances des systèmes de défense adverse, justifiant de travailler à « une rupture sur les capacités de pénétration ». Pour ce faire, il avait appelé à lancer dès 2018 des études amont pour les missiles des deux composantes en partenariat avec Airbus et MBDA. Il avait également considéré comme nécessaires des efforts de R&D supplémentaires sur les technologies et architectures permettant d’assurer la modernisation incrémentale de tous les équipements de la dissuasionFrançois Fillon, « L’Armée : un outil au service de la sécurité et de la diplomatie », Revue Défense Nationale, avril 2017.. Néanmoins, au début de la campagne, il avait estimé utile de « se demander comment on pourra conserver [la dissuasion nucléaire] à un coût moindre car les besoins de nos forces conventionnelles vont croissants »Jean-Dominique Merchet, « François Fillon : « L’armée doit revenir à ses missions, c’est-à-dire se préparer aux guerres extérieures » », L’Opinion, 26 octobre 2016..

Jean-Luc Mélenchon a déçu une partie de son électorat sur cette question. En effet, il avait indiqué que la dissuasion demeurait « un élément essentiel de notre protection », et qu’il fallait préserver un « potentiel national d’expertise technologique et industriel de haut niveau ». Néanmoins, le candidat de « La France insoumise » est celui, parmi le quatuor de tête, dont le programme présentait de réels infléchissements de politique, tant en termes de doctrines que de capacités. En effet, il a appelé à un retrait de l’OTAN elle-même, permettant de cesser tout soutien au déploiement d’un bouclier antimissile par l’Alliance atlantique, projet qu’il avait jugé « dirigé contre la Russie » et « rendant possible un usage en première frappe de l’arme nucléaire sous l’égide des États-Unis » Jean-Luc Mélenchon, « Pour un nouvel indépendantisme français », Revue Défense Nationale, avril 2017.. Pour ce qui est des capacités, la proposition de supprimer la composante aérienne avait été faite officiellement sans être toutefois mise en valeur au sein des programmes et autres documents de campagne comme cela avait été fait en 2012Réponse de Charlotte Girard, co-responsable du programme de la France insoumise, au questionnaire de Sciences et Avenir dans le cadre de l’élection présidentielle, Avenir en Commun, janvier 2017..

Pour Benoît Hamon, il n’était pas question de revenir sur la dissuasion et les deux composantes devaient être renouvelées. Prenant l’engagement de rehausser le budget de la défense (2% voire 3% du PIB), il a estimé que cela serait notamment dû au financement des nouveaux équipements à vocation nucléaire. Pour le candidat PS, « la question du maintien de la dissuasion nucléaire ne fait plus débat », elle est « une fonction stratégique centrale » pour le pays, « fondatrice de son indépendance nationale »Benoît Hamon, « L’action des Armées : sécurité nationale et stabilité internationale », Revue Défense Nationale, avril 2017.. Ces positions ont suscité les critiques les plus acerbes des militants anti-nucléaires, du fait de l’accord politique entre le PS et les Verts. En effet, avant son ralliement à Benoît Hamon, Yannick Jadot avait soutenu un programme unique en matière de désarmement, en annonçant vouloir « renoncer de manière unilatérale aux composantes terrestre et aérienne de la force de dissuasion nucléaire »Présentation des premières mesures des écologistes pour l’élection présidentielle 2017, L’Écologie avec Jadot, 11 janvier 2017., soutenir « négociation et la ratification d’un traité d’interdiction et d’élimination complète des armes nucléaires » et être « pour la tenue d’un referendum dans les meilleurs délais » sur le désarmement nucléaireAction des Citoyens pour le Désarmement Nucléaire, « Palmarès nucléaire des briguants de la République Pour une cartographie de la France militaro-politico-nucléaire », 18 janvier 2017.. Lors de la fusion entre les deux candidatures, les négociations ont permis d’intégrer des revendications d’EELV en matière de nucléaire civil, mais pas sur les questions militaires.

Pour le reste des candidats, très peu ont évoqué la question de manière significative. Nicolas Dupont-Aignan, Jacques Cheminade et François Asselineau ont fait des propositions globalement similaires à celles de Marine Le Pen sur la dissuasion et le commandement intégré de l’OTAN. A noter qu’à l’inverse de Nathalie Arthaud, qui a jugé le sujet totalement secondaireAction des Citoyens pour le Désarmement Nucléaire, « Palmarès nucléaire des briguants de la République Pour une cartographie de la France militaro-politico-nucléaire », 18 janvier 2017., Philippe Poutou a lui promis le désarmement nucléaire unilatéral complet dès son électionProgramme, Nucléaire militaire, poutou2017.fr. Jacques Lassalle n’en a pas parlé du tout.





























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