Parler de stabilité stratégique

Benjamin Hautecouverture, bulletin n°45, juillet 2017

Après la publication du rapport Gaither de 1957 et la tenue de la conférence de Washington de 1958 « Measures to safeguard against surprise attack » lors de laquelle fut distribué pour la première fois l’article de Albert Wohlstetter « Delicate Balance of Terror »Ensuite publié dans le numéro de janvier 1959 de Foreign Affairs, l’on sait que le concept de stabilité stratégique devint prisé aux Etats-Unis comme le moyen ultime d’éviter une catastrophe nucléaire militaire entre les deux blocs. Pour mémoire, l’idée naquit de la course aux armements bilatérale, chacun craignant que l’autre ne voie un avantage à attaquer en premier avec des armes nucléaires en temps de guerre. La crise de Cuba précipita la réflexion en conduisant les deux adversaires à reconnaître leur intérêt à accepter leur vulnérabilité mutuelle à une attaque nucléaire. Le concept de destruction mutuelle assurée (« Mutual Assured Destruction – MAD ») encadra le concept de stabilité stratégique.

L’on sait aussi que ce concept – en fait jamais totalement officialisé en tant que tel – fut progressivement délaissé par les Américains à la fin de la guerre froide et jusqu’à la fin des années 2000, en particulier sous les présidences George W. Bush (retrait du Traité ABM, conclusion du Traité SORT). En particulier, la facilité avec laquelle les Etats-Unis se retirèrent du Traité ABM en juin 2002 sembla indiquer à l’époque la fin d’un monde « où tout avantage comparatif était perçu comme déstabilisant », selon les termes de Thérèse DelpechThérèse Delpech, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

Certains experts américains cherchèrent alors à remplacer MAD par un concept de doctrine de sécurité mutuelle assurée (« Mutual Assured Security ») avec la Russie. Cependant, l’objectif de stabilité stratégique s’éloignait des préoccupations américaines à mesure qu’il était repris et entretenu par les stratèges russes et chinois, anxieux d’une domination américaine croissante aux plans conventionnel, stratégique offensif et stratégique défensif. Les développements américains en matière de capacités d’attaque conventionnelle rapide et de défense balistique potentiellement aptes à cibler les forces nucléaires adverses de manière préemptive tout en protégeant le territoire américain de ripostes se mirent à concentrer les préoccupations stratégiques sino-russes à partir du milieu de la décennie 2000.

Plusieurs autres facteurs contribuèrent à la réémergence des débats sur la stabilité stratégique sans que le concept ait jamais vraiment perdu sa pertinence doctrinale théorique par ailleurs mais en se déplaçant. L’échec de la politique Obama de « reset » avec la Russie ; l’agressivité de la politique étrangère russe (annexion de la Crimée) et sa désaffection à l’égard de l’architecture bilatérale et multilatérale de maîtrise des armements (Traités FCE et FNI) ; l’évanouissement de la vision de Prague (avril 2009) d’un monde exempt d’armes nucléaires ; la montée en puissance stratégique de la ChineNDLR : vis-à-vis de laquelle aucune administration américaine n’a jamais accepté le concept de vulnérabilité mutuelle. figurent parmi les éléments qui nourrissent désormais la perception d’une nouvelle instabilité stratégique.

La réémergence des débats sur la stabilité stratégique est encore essentiellement liée aux vagues de la relation bilatérale américano-russe. Jusqu’au mois de mars 2014, l’approche américaine vis-à-vis de la posture stratégique russe considérait que quelles que soient les vicissitudes de la politique étrangère et de sécurité de Moscou, l’OTAN ne ferait plus face à un ennemi. Cette approche est caduque depuis l’annexion de la Crimée. L’expertise américaine s’est réapproprié le débat sur la stabilité stratégique comme en témoigne la multiplication des dialogues et des rapports sur le sujet outre-Atlantique.

Cela étant dit, il est devenu autrement plus difficile de mesurer la stabilité stratégique aujourd’hui parce que sont désormais impliqués des systèmes offensifs et défensifs stratégiques ou de théâtre, des armes nucléaires et certaines armes conventionnelles, des missiles balistiques et des missiles de croisière en possession de davantage d’Etats. Par ailleurs longtemps cantonnée à la relation bilatérale américano-soviétique puis américano-russe, la stabilité stratégique est désormais potentiellement utile dans un souci de prévision triangulaire entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine, mais aussi sur un plan strictement régional, le sous-continent indien par exemple.

Originellement focalisée sur les systèmes d’arme, ce pourquoi elle est contemporaine de la maîtrise des armements bilatérale stratégique, les deux notions progressant de conserve pendant quarante ans, la stabilité stratégique est devenue polysémique. Est-ce l’effet d’une cohérence entre systèmes d’arme adverses ? Est-ce un exercice diplomatique (impliquant notamment des mesures de confiance et de sécurité) ? Est-ce un dialogue politique ? Est-ce une réalité globale ? Une réalité régionale ? Une réalité locale ?

En filigrane, l’appréhension critique d’une stabilité stratégique univoque ne correspond plus à la réalité d’un monde multipolaire. Originellement, la stabilité stratégique a impliqué des adversaires en nombre très limité, de puissance militaire comparable, consacrant un niveau de ressources également comparable à leur armement. Ainsi, la stabilité stratégique s’est rapprochée de la parité stratégique, ce que la partie soviétique puis russe a toujours tâché de maintenir. Même dans ce contexte, il s’est alors agi d’un concept évolutif nécessitant un réexamen permanent.

Parler de stabilité stratégique en 2017 ne consiste plus à déterminer les éléments de stabilité de la dissuasion mutuelle américano-russe. Il n’y a plus une définition de la stabilité stratégique mais de multiples perspectives, parallèles, concurrentes ou complémentaires. Il fallut au minimum douze années aux stratèges américains pour penser la stabilité de la dissuasion nucléaire dans un monde bipolaire puis s’y tenir peu ou prou en lui donnant corps avec la partie adverse. Une telle entreprise dans un monde réputé simple serait sans doute désormais illusoire dans un monde complexe. A la place, il s’agit désormais de commencer par spécifier de quoi on parle.

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