« Démonstration » nucléaire : l’exemple de l’Opération Samson en perspective

Bruno Tertrais, bulletin n°44, juin 2017

Le Woodrow Wilson Center a rendu public, lundi 5 juin, un travail mené par Avner Cohen, l’un des principaux historiens du programme nucléaire israélien, sur le projet de « démonstration nucléaire » de 1967.

Israël, qui venait d’atteindre la capacité nucléaire, aurait envisagé de procéder à l’explosion d’un engin expérimental dans le Sinaï, à titre de « démonstration ». Un ou plusieurs engins auraient été assemblés, peut-être à l’initiative des responsables du programme et sans directive politique.

Cette initiative présentée sous forme de « scoop » par le New York Times était en fait assez bien connue.Dan Raviv & Yossi Melman, Spies Against Armageddon: Inside Israel’s Secret Wars, Sea Cliff, Levant Book, 2014, chapitre 11 ; Avner Cohen, Israel and the Bomb, New York, Columbia University Press, 1998, p. 275 ; Avner Cohen, « Crossing the Nuclear Threshold: The Untold Story of the Nuclear Dimension of the 1967 Arab-Israeli War », Arms Control Today, 2 juin 2007.

Israël était prêt à conduire un essai dès la deuxième partie de l’année 1966 (ce qui lui aurait permis, si le pays l’avait fait, d’accéder au TNP en tant que puissance nucléaire). Les scientifiques et ingénieurs israéliens procédèrent à l’assemblage d’un à trois engins, dans le but de pouvoir procéder, si nécessaire, à une « démonstration » dans un site désertique.

Mais le récent travail de M. Cohen, qui défend de longue date – et de manière très isolée en Israël – l’intérêt d’une plus grande transparence du programme nucléaire de son pays, apporte des détails nouveaux sur le projet. Il est en partie basé sur le témoignage du général Yitzhak Ya’akov (1999), qui faisait en 1967 la liaison entre l’armée et l’industrie de défense, que M. Cohen rend public pour la première foisAvner Cohen, « The 1967 War: New Israeli Perspective, 50 Years Later », The Woodrow Wilson Center, 3 juin 2017.. Il se serait agi, en dernier recours et, pour le général Ya’a Kov, seulement si l’existence du pays était mise en péril – si l’Egypte menaçait les centres urbains, par exemple – de procéder à la détonation d’un engin au sommet d’une montagne du Sinaï oriental, près de la frontière israélienne (le site ayant fait l’objet de repérages). D’où le nom de code proposé « Opération Samson ».

L’analyse de M. Cohen tend à confirmer qu’il s’agissait d’un « concept » plutôt que d’un véritable « plan », et qu’aucun examen politique sérieux du projet n’eut lieu avant ou pendant la guerre des Six-Jours.

Il ressort toutefois de l’examen de l’ensemble des sources disponibles qu’il semble en fait y avoir eu deux visions différentes de ce qu’aurait été une explosion nucléaire israélienne délibérée:

  • L’une est celle qui a été décrite plus haut. Intervenant 25 ans seulement après la fin de la Seconde guerre mondiale, le projet ressemblait fortement à l’idée défendue par Robert J. Oppenheimer à l’époque d’une « démonstration en mer » au large des côtes japonaises. Il s’agissait d’une forme de « rétablissement de la dissuasion ».
  • L’autre était plus politique et non réductible à un plan de « dernier recours » : il s’agissait tout simplement de révéler à l’Egypte et au reste du monde la capacité israélienne. Cette vision était défendue par Shimon Peres. Selon Zvi Tzur, alors conseiller du ministre de la défense Moshe Dayan, le projet, s’il avait été réalisé, n’aurait eu d’autre ambition que de montrer que « Israël devait être pris au sérieux»Avner Cohen, « The 1967 War : New Israeli Perspective, 50 Years Later », The Woodrow Wilson Center, 3 juin 2017.. Il s’agissait d’une forme de dissuasion au sens de la prévention de la guerre.

L’abandon de cette seconde option a pu conduire à la décision de conduire une attaque préemptive contre l’Egypte.

Aurait-il pu s’agir de forcer les Etats-Unis à intervenir en soutien d’Israël, à une époque où les relations entre les deux pays étaient loin d’être aussi solides qu’elles ne le sont aujourd’hui ? C’est ce que pense le général Ya’akov, qui évoque la possibilité qu’un essai en temps de guerre aurait pu « forcer les grandes puissances à intervenir »Interview with general Ya’akov, The Woodrow Wilson Center, 3 juin 2017.. Mais rien n’indique que les dirigeants politiques israéliens aient raisonné à l’époque comme, par exemple, le gouvernement sud-africain le fera dans les années 1970 et 1980 (et comme certains raisonnent aujourd’hui au Pakistan).

Accessoirement, le travail de M. Cohen apporte de l’eau au moulin de ceux qui défendent la thèse d’un lien direct entre la décision égyptienne et l’avancement du programme nucléaire israélienVoir notamment Isabella Ginor & Gideon Remez, Foxbats over Dimona : The Soviets’ Nuclear Gamble in the Six-Day War, New Haven, Yale University Press, 2007. . On sait, notamment, que le pays craignait une attaque égyptienne contre le centre nucléaire du Neguev (Dimona). Mais la question demeure ouverte, du fait de la pauvreté des témoignages (et de l’absence d’archives disponibles) du côté égyptien.

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