Interprétation de la doctrine nucléaire indienne

Bruno Tertrais, bulletin n°41, mars 2017

Lors de la Carnegie International Nuclear Policy Conference qui s’est tenue à Washington les 21 et 22 mars 2017, Vipin Narang (MIT), l’un des observateurs les plus affutés de la scène stratégique d’Asie du sud, a fait sensation en affirmant que New Delhi envisageait désormais une frappe préemptive massive en premier contre les forces pakistanaises.

Selon M. Narang, « There is increasing evidence that India will not allow Pakistan to go first. And that India’s opening salvo may not be conventional strikes trying to pick off just Nasr batteries in the theater, but a full ‘comprehensive counterforce strike’ that attempts to completely disarm Pakistan of its nuclear weapons so that India does not have to engage in iterative tit-for-tat exchanges and expose its own cities to nuclear destruction. »

Tout en précisant que l’Inde n’en a pas encore les moyens, il appuie sa thèse sur les écrits de l’ancien commandant des forces stratégiques B. S. Nagal (2014) et, surtout, de l’ancien conseiller national à la sécurité Shivshankar Menon (2016), ainsi que sur la « demande de clarification » publiquement proposée « en son nom personnel » par le ministre de la Défense Manohar Parrikar en décembre 2016.

Il ne s’agit ni d’une révélation spectaculaire ni d’un tournant majeur. Dès 2003 (réserves apportées au non-emploi en premier dans la doctrine officielle), New Delhi avait fait comprendre que l’Inde pouvait avoir une interprétation souple du non-emploi en premierEn particulier en faisant valoir que la « riposte massive » proposée par la doctrine de 2003 ne devait pas être interprétée comme signifiant nécessairement une frappe de type « représailles massives sur les villes ».. Par ailleurs, les dialogues stratégiques franco-indiens tenus en 2015 et 2016 ont confirmé l’intensité de la réflexion en Inde sur le sujet. Mais cette déclaration est digne d’intérêt à plusieurs égards :

  • Elle confirme la tentation indienne d’avoir deux modes d’expression de la doctrine – l’un pour le Pakistan et l’autre pour la Chine – étant entendu que même si le non-emploi en premier restait théoriquement en vigueur pour la dissuasion vis-à-vis de Pékin, les interrogations d’ordre éthique (« une démocratie doit-elle attendre d’être détruire pour frapper son adversaire ? ») entendues depuis longtemps à Delhi sur le sujet demeureraient.
  • Elle relance le débat en Inde même, où l’on est généralement attentif à ce qui est dit dans ce type de forum international.
  • Elle ne manquera pas d’avoir des effets politiques en suscitant, probablement, un grand intérêt au Pakistan – même si l’on dit fréquemment, à Islamabad et à Rawalpindi, qu’on ne croit pas à la sincérité de la déclaration indienne de non-emploi en premier.

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