Programme GBSD : quels défis politiques, technologiques, industriels et budgétaires

Emmanuelle Maître, bulletin n°42, avril 2017

Alors que le Département de la Défense a officiellement lancé une Nuclear Policy Review en avril, les prochains mois devraient voir de nombreuses publications américaines prônant la préservation impérative ou au contraire la suppression de certaines composantes et capacités. D’ores et déjà, Jon Wolfsthal s’est ainsi exprimé pour l’abandon du programme de remplacement des ICBM, intitulé Ground-Based Strategic Deterrent, une proposition qui avait été émise par nul autre que le général James Mattis en 2015Jon Wolfsthal, « The political and military vulnerability of America’s land-based nuclear missiles », The Bulletin of the Atomic Scientist, avril 2017.. Aux yeux de Jon Wolfsthal, en effet, le bénéfice en termes militaires (rendre trop complexe et risquée toute attaque préemptive russe ou chinoise) ne se justifie pas, en termes de probabilité d’occurrence, au regard du coût du système. De plus, la distanciation de l’administration américaine vis-à-vis des postures de lancement sur alerte (2013) montrerait sa confiance à ne s’appuyer que sur ses capacités de riposte. Enfin, l’ancien directeur de la maîtrise des armements et de la non-prolifération au National Security Council du Président Obama estime que les programmes de modernisation sont notamment justifiés par des arguments économiques et non stratégiques de soutien aux États de l’Ouest qui accueillent les bases. Il propose donc de négocier un retrait bilatéral de tous les ICBM américains avec la Russie, ou à tout le moins de repousser le programme GBSD après l’entrée en phase de production des SNLE Columbia et des bombardiers B‑21.

Les défenseurs du système sont également actifs comme l’illustre l’étude publiée au début de l’année par le Mitchell Institute for Aerospace StudiesMaj. Gen. Roger Burg, America’s Nuclear Backbone: The Value of ICBMs and the New Ground-Based Strategic Deterrent, The Mitchell Institute for Aerospace Studies, Air Force Association, Arlington, VA, January 2017.. Ce papier offre une occasion de faire un point sur les derniers éléments connus de ce programme, qui devrait permettre à l’Air Force de déployer 400 nouveaux missiles d’ici à 2030, ainsi que d’en produire 242 non déployés pour notamment réaliser des essais ou pallier des défaillances techniquesKingston Reif, « Air Force Drafts Plan for Follow-On ICBM », Arms Control Today, vol. 45, n° 6, juillet et août 2015.. Le nouveau missile sera installé dans les silos existants, mais devrait bénéficier de centres de lancement modernisés et de nouvelles infrastructures de commandement et de contrôle.

La décision de créer un nouveau système a eu quelques difficultés à s’imposer. En effet, une étude de la RAND Corporation de 2014 estimait que des programmes d’extension de durée de vie de composants ciblés seraient suffisants pour préserver la capacitéLauren Caston, et al., The Future of the US Intercontinental Ballistic Missile Force, RAND Corporation, Santa Monica, CA, 2014.. A l’inverse, l’Analyse des Alternatives (AoA), conduite par l’Air Force en 2014 également, avait fortement recommandé de passer à un nouveau système. Elle avait notamment étudié les vertus de cinq propositions alternatives :

  • Une extension de la durée de vie du Minuteman III jusqu’en 2075 à capacité égale ;
  • Une extension permettant de progressivement intégrer de nouvelles capacités sur le système actuel ;
  • La création d’un nouveau missile pour remplacer le Minuteman III ;
  • La mise en place d’un système d’ICBM mobile ;
  • La mise en place d’un système d’ICBM enterré dans un tunnelIdem..

L’option du remplacement avait été alors préconisée, et ce notamment du fait que le volume de Minuteman III opérationnel commence à décliner, ce qui peut interroger sur les capacités de l’Air Force à disposer de stocks suffisants pour conduire des essais jusqu’en 2075, sur les difficultés croissantes à mener des programmes d’extension de la durée de vie à partir de composantes très âgées, mais surtout du fait de la volonté des responsables militaires de disposer de nouvelles capacités. Il s’agirait notamment de bénéficier d’une portée plus importante, de meilleurs systèmes de guidage et d’architectures flexibles facilitant les améliorations tout au long de la durée de vie du systèmeSandra Erwin, « Future ICBM: Industry Predicts ‘Low Risk’ Development », National Defense Magazine, 25 juillet 2016.. Niveau capacitaire, l’option mobile a été formellement abandonnée en juin dernier, et il a été précisé que les têtes nucléaires Mk 12A et Mk 21 seraient les seuls éléments réemployés du précédent missileDaniel Wasserbly, « USAF 'not looking at a mobile GBSD' to replace Minuteman missiles », IHS Jane's Defence Weekly, juin 2016..

Le Defense Acquisition Board a donné son feu vert en août pour le lancement du programme. Le 11 octobre 2016, trois sociétés ont remis leurs propositions pour ce projet : Boeing, Lockheed Marin et Northrop Grumman. Lockheed a révélé s’être associé avec General Dynamics, qui devrait travailler sur le C2, Draper Laboratories, sollicité sur le système de guidage et de navigation, Moog pour le contrôle du vecteur et Bechtel pour les installations de lancementAaron Metha, « Lockheed Reveals GBSD Partners; Northrop, Boeing Silent », Defense News, 13 octobre 2016.. Au printemps 2017, deux contrats de 3 ans devaient être signés correspondant à la phase de maturation technologique et de réduction des risques (TMRR). La date pourrait cependant être repoussée à août si l’administration Trump peine à nommer un ou une Sous-Secrétaire chargé(e) des acquisitions, technologies et logistiqueAaron Metha, « Slow appointment of officials could affect T-X, GBSD, Lockheed official warns », Defense News, 3 avril 2017., mais le programme ne devrait à court terme pas être impacté par la préparation de la nouvelle NPRRachel Karas, « Lockheed GBSD chief expects August award, awaits nuclear review results », Inside the Air Force, 23 mars 2017.. Un seul concurrent sera ensuite sélectionné durant l’année fiscale 2020 pour mener à bien la phase de développement, d’ingénierie et de production (EMD)PE 0605230F / Ground Based Strategic Deterrent, Exhibit R‑2, RDT&E Budget Item Justification: PB 2017 Air Force, Department of Defense Fiscal Year (FY) 2017 President's Budget Submission, Air Force Justification Book Volume 2 of 3 Research, Development, Test & Evaluation, Air Force Vol−II, février 2016..

Aux yeux de certains responsables industriels, ce programme ne présente pas de difficulté majeure, car les composants technologiques sont maîtrisés (en particulier le système de propulsion et le réseau de commandement et de contrôle) et les requêtes de l’Air Force, présentées dans la première ébauche de « request for proposals », très cadréesSandra Erwin, « Future ICBM: Industry Predicts ‘Low Risk’ Development », op. cit..

Cet optimisme n’est cependant pas partagé par tous. Des doutes ont ainsi été exprimés sur la capacité du programme à répondre à un des objectifs clairement exprimés en particulier par l’Amiral Terry Benedict et le lieutenant général Jack Weinstein, à savoir la mutualisation de technologies et de capacités de production entre le nouvel ICBM et les futurs missiles de la Navy, mais aussi les intercepteurs des systèmes antimissiles terrestres ou encore des capacités spatialesAaron Metha, « Labor Costs, Data Questions Driving ICBM Replacement Cost Estimate », Defense News, 4 novembre 2016.. Traditionnellement, le Département de la Défense était plutôt frileux pour mutualiser des éléments afin d’éviter qu’un système défectueux ne se retrouve sur plusieurs composantes de la Triade. Si ces réticences politiques semblent moins fortes, les difficultés de coordination entre différents services et entre les calendriers des programmes continuent d’être évoquées comme potentiels freins à ce type d’initiativeMaj. Gen. Roger Burg, America’s Nuclear Backbone: The Value of ICBMs and the New Ground-Based Strategic Deterrent, op. cit.. De fait, seules quelques pistes ont été sérieusement retenues à ce jourRachel Karas, « Air Force-Navy study finds total nuclear commonality unrealistic », Inside the Air Force, 19 janvier 2017..

Une autre difficulté est liée aux compétences de la base industrielle. En effet, suite à des propos assez alarmistes lors d’auditions (2008, 2010), la situation ne semble pas s’être sensiblement améliorée et les missiles sol-sol semblent demeurer les vecteurs pour lesquels la main d’œuvre a le plus de mal à être renouvelée, où la consolidation des groupes industriels a fait disparaître certaines expertises et où l’absence de programme majeur pendant de longues années pose question sur la capacité des industriels à proposer des innovations à la hauteur des attentes de l’Air ForceIdem..

Enfin, un dernier point majeur de doute sur ce programme concerne le budget. En effet, l’estimation initiale de l’Air Force était de 44 milliards de dollars de 2014 ou 62 milliards de dollars constants. Le service du CAPE (Cost Assessment and Program Evaluation), de son côté, a avancé le montant total de 85 milliards de dollars constants. La différence a été justifiée par le fait que l’Air Force ait utilisé des estimations principalement tirées du programme Minuteman III et datées de 25 ans pour les plus récentes, alors que le CAPE s’est basé sur des programmes plus récents et notamment le Trident II. Dans les deux cas, les données analysées sont assez anciennes, ce qui explique le choix de procéder à une nouvelle estimation après les neuf premiers mois de phase de TMRRJames Hasik, « Nuclear Buying Power », Atlantic Council, 20 octobre 2016..

Néanmoins, le chiffre de 100 milliards a depuis été avancé, qui correspondrait à une moyenne entre l’estimation basse (85 milliards) et l’estimation haute (140 milliards) du CAPE, dont le rapport a été rendu public en janvier 2017. La grande incertitude sur le budget d’un programme dont les contours restent à définir, serait partiellement compensée par d’éventuels gains de productivité au fur et à mesure de la production. L’amplitude de la fourchette serait principalement liée à des incertitudes sur les coûts de main d’œuvre. Son seuil le plus élevé remet le GBSD au niveau budgétaire des autres programmes de recapitalisation de la Triade, ce qui contredit l’argument fréquemment utilisé selon lequel les ICBM seraient un investissement peu coûteuxKingston Reif, « New ICBM Replacement Cost Revealed », Arms Control Today, mars 2017.. Cela correspond à ce propos aux déclarations d’un officiel du Département de la Défense qui indiquait en septembre dernier que le programme GBSD pourrait être « un des plus grands » conduits par le PentagoneAaron Metha, « Air Force Lines up Funding for GBSD Test Requirements », Defense News, 27 septembre 2016.. Ces arguments budgétaires seront vraisemblablement repris lors du débat qui s’annonce sur le développement de ces nouveaux missiles, en anticipation de la nouvelle NPR.

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