Technologies hypersoniques : bouleversement stratégique ou capacité secondaire ?

Emmanuelle Maître, bulletin n°43, mai 2017

Le 15 avril 2017, l’agence TASS a annoncé le tir réussi d’un missile russe Zircon qui aurait atteint selon des officiels du Ministère de la Défense russe une vitesse de Mach 8« Russia’s hypersonic Zircon anti-ship missile reaches eight times speed of sound », TASS, 15 avril 2017.. Ce missile, à vocation principalement antinavire, disposerait selon l’article d’une portée maximale d’environ 400 km, et devrait être déployé sur des croiseurs à propulsion nucléaire tels que l’Amiral Nakhimov ou le Pierre le Grand. Sa mise en production a été annoncée pour 2018« Russia’s hypersonic Zircon missile to go into serial production in 2018 — source », TASS, 19 avril 2017.. Bien que les détails techniques concernant cette performance soient très flous (on ignore notamment le plan de vol du missile et la manière dont il a atteint cette vitesse), une partie de la presse russe et américaine a rapidement commenté le tir comme permettant un rééquilibrage bienvenu ou inquiétant, selon les perspectives, des capacités maritimes des deux paysSergey Sukhankin, « ‘Catch up and surpass’: Russia Claims to Have Tested Hypersonic Missiles », Eurasia Daily Monitor, vol. 14, n° 57, 1er mai 2017..

Comme nous l’évoquions l’année dernière (Bulletin n°34, juillet-août 2016), les avancées des programmes hypersoniques russes, mais aussi chinois, sont sources de préoccupations pour une partie des analystes américains. En effet, certains estiment que les essais en vol de technologies hypersoniques réalisés par les deux pays ces dernières années leur ont permis d’acquérir une suprématie dans le domaine, et que les Etats-Unis sont désormais à la traîneAndrei Akulov, « Russia Goes Hypersonic: the West Lagging Behind in Missile Technology Race », Strategic Culture Foundation, 5 avril 2017.. Nous estimions à l’époque que les programmes étaient difficiles à comparer, car s’il est vrai que les Etats-Unis peinent à avoir des succès probants sur les différents projets cherchant à atteindre des vitesses hypersoniques, ces-derniers sont a priori beaucoup plus ambitieux que leurs homologues russes et chinois, tant en termes de ruptures technologiques envisagées que de portée. Côté américain, deux essais programmés en 2017 et 2019 devraient permettre d’en savoir plus sur l’avancée du programme.

De fait, on ne dispose d’aucune information en source ouverte sur la capacité démontrée des Russes et des Chinois à opérer des vecteurs précis, manœuvrables et hypersoniques sur des trajets longs et prédéterminés.

Par ailleurs, il faut noter que pour Pékin et Moscou, c’est le programme américain qui constitue une menace pour la stabilité stratégique. Ainsi, les experts chinois évoquent régulièrement les inquiétudes semble-t-il sincères de leur gouvernement sur le programme américain Conventional Prompt Global Strike, qui pourrait accroître significativement la vulnérabilité de l’arsenal chinois et mettre le pays à la merci d’une première frappe désarmante. Le caractère conventionnel de ces armes renforce leurs inquiétudes, puisqu’ils estiment que si elle s’en tenait à sa politique de non-emploi en premier, la Chine n’aurait pas de moyen de riposte face à ce type d’attaque, ce qui viendrait encore accroître sa vulnérabilitéTong Zhao, Nuclear Stability In Asia, Strengthening Order in Times of Crises, Session IV, New technologies, new strategic concepts and nuclear stability, 10th Berlin Conference on Asian Security, SWP, Konrad Adenauer Stiftung, 19-21 juin 2017.. Côté russe, la crainte serait moins une frappe préemptive, en raison de la taille de l’arsenal russe et sa capacité à riposterVladimir Dvorkin, « Hypersonic Threats: The Need for a Realistic Assessment », Carnegie Moscow Center, 9 août 2016., mais serait liée à un ensemble de facteurs (difficulté à intercepter, possibilité de cibler des sites stratégiques en restant sous le seuil du nucléaire, confiance américaine accrue dans sa capacité à dégrader les capacités russes, combinaison avec la défense antimissile nationale…)Isabelle Facon, « La Russie et le Conventional Prompt Global Strike », Bulletin n°35, Observatoire de la Dissuasion, FRS, septembre 2016..

Alors que ces analyses russes et chinoises sont assez souvent traitées et leur bien-fondé soupesé aussi objectivement que possible dans les différentes capitales, les implications stratégiques pour le camp occidental des programmes hypersoniques russes et chinois sont moins consensuelles.

Les divergences d’interprétation sont probablement liées au peu d’informations dont on dispose sur les finalités réelles de ces deux programmes. Ainsi, si l’objectif de contrecarrer les défenses anti-missiles mises en place par Washington est systématiquement rappeléBill Gertz, « China Successfully Tests Hypersonic Missile », The Washington Free Beacon, 27 avril 2016., on ne connaît pas les motivations des choix technologiques retenus. Certains estiment parfois qu’elles pourraient être liées à une volonté de mener la course aux technologies ou tout du moins de ne pas décrocher sur l’acquisition d’une capacité de rupture plutôt que tirées d’une véritable stratégie politico-militaire, notamment dans le cas chinoisJames Acton, « China’s Advanced Weapons », Testimony, U.S.-China Economic and Security Review Commission, Carnegie Endowment for International Peace, 23 février 2017..

Néanmoins, des inquiétudes ont été exprimées dans plusieurs forums récents. Ainsi, alors qu’il commandait les forces stratégiques américaines l’été dernier, l’Amiral Haney avait indiqué que les armes hypersoniques constituaient une « complication » pour les systèmes de défense américainsAm. Cecil Haney, Space and Missile Defense Symposium, Von Braun Center, Huntsville, Ala., 16 août 2016.
Hyperglide vehicle research and development are also challenging our planning calculus. The ability to find, fix, track and hold at risk these types of capabilities is becoming increasingly difficult. Hyperglide vehicle technology can complicate our sensing and our defensive approaches.
. Dans un rapport dont les conclusions ont été déclassifiées, les Académies Nationales des Sciences, Ingénierie et Médecine ont estimé que ces nouvelles technologies n’étaient pas une simple amélioration des missiles existants (en termes de portée et de vitesse), mais apportaient des capacités offensives radicalement nouvelles grâce à la combinaison de la vitesse et de la manœuvrabilité dans les milieux aériens et spatiaux. Les auteurs du rapport ne présentaient pas une vision alarmiste mais appelaient cependant à une réponse beaucoup plus intégrées de la part du gouvernement américain. En effet, ils estimaient que la compartimentation de l’effort de défense (MDA, Army, USAF, Navy…) ne pouvait répondre aux nouveaux défis posés par cette technologie de rupture« A Threat to America's Global Vigilance, Reach, and Power–High-Speed, Maneuvering Weapons: Unclassified Summary », Rapport, Committee on Future Air Force Needs for Defense Against High-Speed Weapon Systems; Air Force Studies Board; Division on Engineering and Physical Sciences; National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine, The National Academies Press, 2016.. Le rapport a également laissé entendre que travailler sur de nouvelles défenses pourrait ne pas suffire et qu’il serait sans doute nécessaire d’augmenter ses capacités de dissuasion de telles attaques, c’est-à-dire menacer d’employer des armes similaires.

Cette proposition a été reprise de manière beaucoup plus claire dans un article publié récemment qui estime que la Nuclear Policy Review de 2017 devrait être une opportunité pour s’interroger sur le format à donner au programme américain de recherches dans le domaine. Il affirme qu’il serait en réalité utile de répondre au plus vite aux déploiements chinois et russes annoncés, par exemple en travaillant sur une future classe d’ICBM capables de mettre à poste des engins ayant un profil de vol de type hypersonique et donc en donnant une capacité nucléaire assumée aux futurs vecteurs déployés aux Etats-Unis, et ce dans le souci de préserver une parité stratégique avec les deux concurrents américains. L’auteur suggère également deux autres pistes de réflexion : une amélioration globale de l’ensemble des capacités de défense antimissile couplée à un ciblage des systèmes de communication et une augmentation des capacités de guerre électronique pour compromettre le fonctionnement des systèmes de guidage ; mais aussi une initiative diplomatique pour encadrer ces armes, en particulier via l’adoption de mesures de confianceRachel Wiener, « The Impact of Hypersonic Glide, Boost-Glide, and Air-Breathing Technologies on Nuclear Deterrence », A Collection of Papers from the 2016 Nuclear Scholars Initiative and Project on Nuclear Issues Conference Series, CSIS, 2017.. Ces recommandations s’appuient sur l’anticipation d’un « déséquilibre stratégique durable » qui devrait s’opérer en défaveur des Etats-Unis et rendrait vulnérables ses atouts stratégiques (silos et sous-marins nucléaires, infrastructures C4ISR, sites de production et de stockage, personnels essentiels à la mission, capacités A2/AD).

Cette vision d’une menace stratégique globale à prendre en compte rapidement ne fait pas l’unanimité. Tout d’abord, certains constatent qu’à la fois du côté de Moscou et de Pékin, on est loin de posséder des armes hypersoniques précises de longue portée, qu’elles soient nucléaires ou conventionnellesJames Acton, Silver Bullet ? Asking the Right Questions About Conventional Prompt Global Strike, Carnegie Endowment for International Peace, 2013.. Les infrastructures stratégiques situées sur le territoire américain ne seraient donc pas menacées dans le moyen terme, en tout cas pas avant que Washington ait également procédé à des progrès importants de son programme, voire au déploiement de systèmes dans le cadre du CPGSPhillip Swarts, « Hypersonic missiles could be operational in 2020s, general says », Air Force Times, 26 février 2016..

La question qui se pose en réalité est de qualifier la menace, qui pourrait être globale et stratégique, ou régionale voire locale et cantonnée au théâtre. La première vision anticipe des progrès technologiques rapides russes et chinois et le choix de coupler ces vecteurs à des armes nucléaires. Elle est souvent associée à un appel à davantage de protections nationales, y compris en matière de défense, ce qui signifie qu’elle rejette l’idée d’une vulnérabilité américaine. En effet, elle postule que la Russie et la Chine cherchent à contourner le futur programme de défense antimissile américain stratégique, et estiment que cela est source d’instabilité.

Selon la seconde analyseJames Acton, « China’s Advanced Weapons »., si les deux pays décident de déployer des armes nucléaires sur des missiles hypersoniques, ils le feront pour préserver le statu quo et pour conserver leurs capacités de représailles contre une attaque nucléaire américaine, ce qui ne serait pas a priori déstabilisateur. Au contraire, renforcer ses défenses dans ce contexte pourrait encourager le phénomène de courses aux armements en dégradant les relations stratégiques entre les trois pays. En revanche, un risque pourrait s’ouvrir concernant les portées plus faibles et les têtes conventionnelles : ce scénario viendrait en effet renforcer les capacités de frappe de précision sur des cibles nouvelles. Il pourrait être opportun d’y répondre par l’amélioration des systèmes de défense anti-missiles de théâtre.

Le développement du Zircon fait pour l’instant planer une menace de ce type, en particulier sur les groupes aéronavals américains qui pourraient être repoussés plus loin des côtes adverses, limitant les capacités de leurs armes mer-solAndrei Akulov, « Russia Goes Hypersonic: the West Lagging Behind in Missile Technology Race », Strategic Culture Foundation Online Journal, 5 avril 2017.. Dans la configuration qui semble se dessiner aujourd’hui, ces armes seraient donc particulièrement utiles pour renforcer les capacités A2/AD de la Russie et de la Chine dans le cadre d’affrontements localisés. Elles compromettraient largement les capacités d’interception des systèmes antimissiles en cours de déploiement en Asie et EuropeWill Edwards et Luke Penn-Hall, « The Rise of Hypersonic Weapons », The Cipher Brief, 5 octobre 2016.. De fait, ces systèmes ne sont pas officiellement conçus pour intercepter les armes chinoises et russes, mais leur mention récurrente dans les documents consacrés à ce sujet montre l’ambivalence qui perdure sur ce point.

Les conclusions que l’on peut tirer à ce stade sont de trois ordres :

Le déploiement d’armes hypersoniques par la Russie et la Chine risque dans le court terme de poser un risque conventionnel, sur le théâtre, et d’impacter la survie de quelques systèmes, dont les porte-avions et autres systèmes déployés en mer. Ils pourraient donc réduire la liberté d’action des forces américaines et alliées. Des réflexions pourraient être conduites pour améliorer la protection de ces navires, notamment en visant les capacités C4ISR adverses, accroître les capacités de protection contre les missiles de ces capacités navales, à la fois au niveau offensif et défensifDaniel Norton, « The Future of Hypersonic Weapons », The Rand Blog, 20 octobre 2016..

Dans le moyen terme, ces deux pays pourraient choisir de déployer des têtes nucléaires sur leurs vecteurs hypersoniques pour s’assurer d’une capacité de riposte face au déploiement des systèmes antimissiles alliésLora Saalman, « Factoring Russia into the US–Chinese Equation on Hypersonic Glide Vehicles », SIPRI Insights on Peace and Security, n°2017/1, janvier 2017.. Cela ne remettrait pas nécessairement en cause de manière brutale les équilibres stratégiques mais pourrait induire des problèmes liés à l’utilisation de systèmes duaux qu’il serait indispensable de régler par le dialogue stratégique, des mesures de confiance et des efforts pour limiter les risques d’ambiguïté. Le renforcement des capacités antimissiles nationales dans ce cadre viendrait confirmer les affirmations russes et chinoises selon lesquelles ces systèmes leur sont destinés et pousserait sans doute ces deux pays à augmenter encore davantage leurs capacités offensives.

Dans le long terme, un vrai programme de frappe globale, conventionnel ou nucléaire, pourrait être mené. Encore une fois, le problème du nucléaire serait avant tout lié à l’ambigüité des frappes. L’utilisation de têtes conventionnelles serait a priori plus risquée car cela pourrait encourager une stratégie de frappes préemptives et conduire à des intensifications de conflits difficiles à contrôler. Dans ce contexte, la pérennisation des capacités stratégiques américaines, et la poursuite du programme CPGS dans le calendrier actuel, semble suffisant pour prendre en compte cette menace hypothétique. Néanmoins, les perspectives de dialogue dans ce domaine ne devraient pas être exclues car elles pourraient limiter les risques de courses aux armements dans le futur et d’escalade incontrôlée en cas de confrontationIdem..

L’analyse des risques semble dans tous les cas confirmer que le programme CPGS ne devrait pas être systématiquement corrélé aux développements chinois et russes en la matière. En tant que capacité offensive, sa pertinence sera à analyser par rapport à son apport en cas de conflit, et le rapport coût-avantage du système une fois que les contre-mesures russes et chinoises seront connues. Les avancées de Moscou et de Pékin sur l’hypersonique doivent être elles aussi analysées de manière indépendante et en fonction des configurations retenues, avec des réponses à adopter variées selon les ambitions de ces deux programmes et les performances techniques réaliséesDaniel Norton, « The Future of Hypersonic Weapons »..

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