Une dissuasion européenne ? Analyse de publications récentes

Divers, bulletin n°41, mars 2017

L’entretien accordé par l’ancien Premier ministre Jarosław Kaczyński au journal allemand Frankfurte Allgemeine Zeitung en février dernierJarosław Kaczyński, « „Eine Atom-Supermacht Europa würde ich begrüßen“ », Frankfurte Allgemeine Zeitung, 6 février 2017., dans lequel il évoque la possibilité d’une dissuasion européenne, a suscité de nombreuses réactions et a donné lieu à quelques publications notables. Dans la presse, l’article du New York Times sur le sujet a été très commentéMax Fisher, « Fearing U.S. Withdrawal, Europe Considers Its Own Nuclear Deterrent », The New York Times, 6 mars 2017., et a recensé les déclarations allemandes et françaises en la matière. Précédemment, le National InterestDoug Bandow, « Time for a European Nuclear Deterrent? », The National Interest, 13 janvier 2017. avait publié une tribune qui encourageait de tels projets et appelait à un désengagement américain. Côté académique, plusieurs articles ont pointé les difficultés et risques d’un tel projet. Ainsi, John Reni (U.S. Army War College) a estimé qu’il était intéressant pour Washington de voir les Européens s’investir davantage dans leur propre défense, mais que créer une dissuasion indépendante serait gaspiller des ressources rares qui seraient mieux utilisées sur d’autres frontsJohn Reni, « An EU Nuclear Deterrent Won’t Serve Western Interests », Carnegie Endowment for International Peace, 10 mars 2017..

Oliver Thränert s’est de son côté intéressé aux difficultés pratiques liées à la mise en œuvre d’un tel projetOliver Thränert, « No Shortcut to a European Deterrent », Policy Perspectives, CSS, vol. 5/2, février 2017.. Ainsi, il a estimé que le développement de programmes nationaux par des pays européens était à exclure tant les dangers de renoncer aux bénéfices du TNP étaient grands. Par ailleurs, la France et le Royaume-Uni ne disposent selon lui pas à l’heure actuelle des capacités leur permettant d’assurer une dissuasion élargie à l’échelle du continent. La seule solution pourrait donc être de prévoir un nouveau système de « partage du nucléaire » sur le modèle de l’OTAN avec notamment le déploiement de capacités franco-britanniques dans des pays comme l’Allemagne. Cette démarche signalerait sans doute la fin de l’OTAN, mais ne pourrait non plus intervenir dans le cadre de l’UE du fait du Brexit mais aussi de l’opposition des États neutres ou anti-nucléaires. Une nouvelle structure serait donc requise, chargée de la sécurité européenne dans son ensemble. Le problème fondamental demeure la difficulté de convaincre Paris et Londres de jouer un tel rôle, pour lequel une révolution de l’approche politico-militaire serait nécessaire. L’auteur invite donc à avoir une réflexion très poussée avant de recommander toute avancée en ce sens, et notamment de s’assurer que le manque de confiance dans la dissuasion de l’OTAN est de nature structurelle et non pas simplement liée à l’administration Trump.

C’est une conclusion assumée par Elmar Hellendoorn lors d’une discussion organisée par le German Marshall Fund à Paris le 6 mars 2017Lunch-Discussion: NATO's Nuclear Policy and the Future of European Security Order, The German Marshall Fund of the United States, Paris, 6 mars 2017.. Le chercheur néerlandais a insisté sur la nécessité de penser des scénarios de rupture et de considérer le déclin de l’engagement américain en Europe comme une tendance lourde, invitant les États européens à réfléchir à toutes sortes d’alternatives.

Côté américain, les recommandations les plus fréquentes restent de renforcer l’Alliance en poursuivant les efforts menés par le Président Obama et en réfutant les arguments autonomistes dans les deux camps. C’est notamment l’approche de Leo Michel qui remet en perspective l’histoire longue de l’AllianceLeo Michel, « NATO as a “Nuclear Alliance” », FIIA Working Paper, n° 93, février 2017., ou encore des experts rassemblés par le CSIS pour évoquer la dissuasion élargie en EuropeThe Future of Alliances and Extended Nuclear Deterrence, CSIS, 1er février 2017.. Cette table-ronde n’a en réalité pas évoqué la question d’une dissuasion européenne et a insisté sur les différents moyens de rendre l’OTAN plus efficace et plus crédible face à la Russie, tout en préservant sa cohésion et en intégrant les particularités des différentes opinions publiques.

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