Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe : entre intégration politique et répression

Carine Lahoud Tatar, 10 novembre 2017

Introduction

Les Frères musulmans incarnent l’une des matrices intellectuelles de l’islamisme, entendue comme une idéologie religieuse et politique qui attribue à l’islam des prétentions globales vis-à-vis de la société. Impliqués dans la politique égyptienne depuis les années 1940, ils apparaissent comme une force armée, dans certains contextes socio-politiques, à même de questionner l’autorité de l’État. Ils posent la question de la légitimité des gouvernants qui ne paraissent pas à leurs yeux se soumettre à la norme supérieure islamique (chari’a), censée être partagée par l’ensemble de la société. Alors que le projet de réformes défendu par les Frères musulmans domine le champ culturel, il sera confronté, à partir de la fin des années 1970, à l’émergence d’un discours contre-hégémonique salafiste, venu de l’Arabie saoudite, qui prône une vision alternative de la société et se livre à une lutte symbolique en termes de représentation et de construction de la réalité et de sens.

L’implantation des Frères musulmans dans les monarchies du Golfe est fortement liée à l’histoire complexe des relations du mouvement avec l’État égyptien, qui oscillent selon les lieux et les périodes entre clandestinité et légalisme, répression et tolérance, intégration et exclusion. Après les purges nassériennes (1954-1967), la persécution et l’exil ont favorisé l’essaimage des Frères égyptiens à l’étranger et le resserrement des liens organiques, humains, idéologiques et financiers qui unissent la société-mère à ses différentes sections établies dans les pays de la région. Le mouvement des Frères musulmans est traversé par des dynamiques qui provoquent une tension perpétuelle entre fragmentation et unification dès lors que les islamistes sont à la fois membres d’un réseau transnational qui accapare leurs allégeances et citoyens d’un État dans lequel ils occupent des fonctions politiques. L’interaction entre ces deux niveaux complexifie la définition identitaire en raison de l’allégeance du groupe religieux au réseau transnational et de sa réinterprétation en fonction des intérêts et objectifs propres au mouvement et des contraintes locales qui pèsent sur son action. Le réseau transnational demeure le vecteur d’une identité collective, un référentiel commun, façonné de manière quasi-exclusive par les Frères égyptiens en termes victimaires et qui cherche à produire de la solidarité entre membres, un investissement moral commun et un sentiment d’appartenance à la communauté des Frères dans sa globalité. Placé sous l’autorité du guide suprême et chapeauté par l’internationale des Frères, le réseau transnational constitue également une contrainte à l’intégration nationale des branches locales, tentées de défendre leur autonomie par rapport à la matrice qui les a vus naître. Il semble que ce sont désormais des problématiques locales qui les mobilisent en premier lieu, même si c’est l’articulation de celles-ci au contexte global qui donne sens à leur réflexion et à leur action. Il est donc parfaitement illusoire de considérer les Frères musulmans d’Égypte comme une sorte de holding administrant les activités de ses succursales à travers le Moyen-Orient. Ces organisations ont adopté un pragmatisme à toute épreuve pour survivre sous des régimes souvent hostiles, et opté pour des agendas différents, voire opposés, de celui des Frères égyptiens.

L’analyse de la trajectoire et de l’évolution des diverses branches doit être mise en perspective avec le contexte socio-politique des pays d’accueil. En effet, la spécificité de la nature des régimes, la participation institutionnelle, les stratégies de légitimation des familles régnantes, l’hétérogénéité de la structure sociale et les relations avec le pouvoir sont autant de facteurs structurants de l’action des Frères musulmans dans les pays du Golfe. Les familles régnantes restent au cœur d’un système complexe d’intérêts croisés qu’elles ont construit, et la stabilité du régime est facilitée par la mainmise qu’elles exercent sur la manne pétrolière et par l’utilisation judicieuse qu’elles en font. Cooptés au Bahreïn et au Qatar, opposants institutionnalisés au Koweït, et réprimés en Arabie saoudite et aux Émirats Arabes Unis, les islamistes sont traversés par des dynamiques propres qui tiennent à leurs jeux d’acteurs et aux réponses apportées par le régime selon une lecture subjective de la menace qu’ils représentent. Les Frères musulmans se mobilisent selon des mécanismes et des dynamiques qui sont propres à l’environnement politique, économique et social dans lequel ils émergent et se développent. Dans ce cas, il n’existe pas de modèle unique d’évolution des Frères musulmans dans les pays du Golfe, contrairement aux dynamiques d’importation de l’idéologie qui suivent un cheminement similaire.

Cette étude sur les Frères musulmans dans les pays du Golfe s’inscrit dans une perspective sociologique et politique afin de mettre en lumière les dynamiques d’interactions qui s’expriment à la fois dans le paysage régional, national et local. Dès la naissance du mouvement dans la péninsule arabique, le défi majeur que les branches locales des Frères ont dû relever est celui de « nationaliser » l’idéologie de l’organisation-mère importée et exogène au contexte des pays de la région, autrement dit, de se construire une identité collective susceptible de se greffer au tissu social local et une identité politique qui inscrive leur action dans un programme pluridisciplinaire conservateur répondant aux préoccupations économiques, sociales, politiques, éducatives et morales des populations locales. Ainsi, cette étude propose de consacrer un premier chapitre à l’Association des Frères musulmans en Égypte, en tant que vecteur et ressource essentielle de l’expansion régionale de la Confrérie, pour relever dans un second temps les mécanismes d’importation de l’idéologie et les stratégies d’implantation de la présence des Frères dans la péninsule arabique. Puis, à travers l’analyse des relations complexes entre les branches locales et le pouvoir au Qatar, au Koweït et au Bahreïn, cette étude vise à mettre en lumière la diversité de parcours et d’évolution des groupes affiliés aux Frères musulmans dans la région du Golfe.

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