L’APL : une force en mutation

Note de la FRS n°02/2016
Valérie Niquet, 18 janvier 2016
La Chine fait de la réforme de l’APL une priorité au nom du « rêve chinois d’une armée puissante ». Le défilé organisé le 3 septembre pour célébrer la victoire contre le Japon a constitué une véritable démonstration de force mettant en évidence – avec les missiles — les principaux éléments de la guerre asymétrique que les autorités chinoises ont l’ambition de pouvoir remporter dans un contexte d’affirmation de puissance.

Le 31 décembre 2015, Xi Jinping annonçait la création de trois « nouvelles forces » : le Commandement général de l’armée de Terre, une « force de missiles » et une force d’appui stratégique dans une volonté d’approfondissement des réformes destinées à construire « une armée aux caractéristiques chinoises prête au combat ». Ces réformes, annoncées en novembre 2015, et qui concernent aussi la réorganisation des grandes régions militaires et du rôle de la Commission militaire centrale présidée par Xi Jinping, sont destinées à accomplir « le rêve chinois d’une armée puissante ».

Quelques mois auparavant, le 3 septembre 2015, la République populaire de Chine avait organisé place Tiananmen un grand défilé militaire en commémoration du « 70ème anniversaire de la victoire de la résistance populaire contre l’agression japonaise et dans la guerre mondiale antifasciste ». La parade du 3 septembre était la quinzième de ce type organisée par la RPC depuis sa fondation en 1949 Geremie Barmé, « Parading the People’s Republic », The China Story, 31 août 2005. Sa dimension et la date choisie en ont fait toutefois un événement particulier.

Après des mois d’exercice et de préparation, le défilé a réuni 12 000 hommes, 500 véhicules divers et plus de 200 avions. Pour la première fois, des unités étrangères ont participé au défilé et une trentaine de chefs d’État ou de gouvernement ont été invités. Si le niveau de représentation – en dehors de la présence du Président russe et de la Présidente de la Corée du Sud Seul chef d’Etat représentant de l’un des pays alliés, Vladimir Poutine s’est également entretenu de la nécessaire montée en puissance des échanges économiques avec son homologue chinois.– est resté modeste, cette rupture avec les habitudes passées signalait la volonté des autorités chinoises de démontrer l’influence de la Chine sur la scène internationale et renforcer ainsi le prestige du parti communiste, présenté comme l’artisan de cette renaissance de la puissance chinoise.

Par ailleurs, la décision d’organiser une grande parade le 3 septembre, date de la remise officielle aux autorités chinoises républicaines des actes de la reddition japonaise signés la veille à bord du cuirassé américain Missouri, constituait également une première pour la RPC. Initialement, la date choisie par le régime communiste – qui n’était pas au pouvoir en 1945 – pour célébrer la victoire, était le 15 août, fin de la guerre en Asie avec l’acceptation par Tokyo de la déclaration de Postdam. La date du 3 septembre – célébrée par la République de Chine, au pouvoir jusqu’en 1949 – n’a été adoptée qu’ultérieurement. Habituellement, c’est la victoire des forces communistes sur le gouvernement républicain qui est célébrée avec le plus de faste et l’organisation de défilés militaires comme cela a été le cas en 2009 à l’occasion du soixantième anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine. En revanche, le cinquantième anniversaire de la victoire de 1945 n’avait pas été célébré. Ce n’est qu’à l’occasion de ce 70ème anniversaire que la décision de faire du 3 septembre un jour chômé a été prise.

L’éclat exceptionnel donné cette année à cette célébration visait donc plusieurs objectifs. Le premier objectif était d’isoler symboliquement le Japon sur la scène internationale et de conforter son manque de légitimité en le maintenant dans son statut d’ennemi vaincu, tout en rappelant l’appartenance de la Chine d’hier, et de la RPC d’aujourd’hui, au camp des vainqueurs. Les discours et commentaires officiels publiés à l’occasion du défilé insistent tous sur le devoir de reconnaissance, par la communauté internationale, du rôle essentiel que la Chine a joué pendant la Seconde Guerre mondiale Si le rappel constant de la guerre de résistance contre l’agression japonaise est un élément essentiel des discours de propagande du parti communiste, cette agression a en réalité longtemps été analysée par les dirigeants communistes comme une opportunité qui a permis la victoire du parti sur un gouvernement nationaliste épuisé par plus de huit années de guerre. Et si certains historiens ont montré que c’est bien la Chine nationaliste de Chiang Kaï-Shek qui a contribué le plus largement aux combats contre le Japon, cette victoire « du peuple chinois » demeure dans le discours du parti communiste une source majeure de légitimité.

Le discours antijaponais vise aussi à renforcer la mobilisation de la population dans un contexte de reprise en main idéologique et de changement de priorité depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping. Pour ce dernier, si l’ouverture demeure nécessaire au développement économique, elle doit être strictement contrôlée – notamment sur internet – pour éviter une érosion majeure du pouvoir du parti qui pourrait déboucher – comme en URSS – sur sa disparition. Depuis l’arrivée au pouvoir, de Xi Jinping, la reprise en main idéologique s’est également traduite par une multiplication des films ou documentaires consacrés à l’agression japonaise John Garnaut, « Xi Jinping’s Portrayal of China’s Role in World War II Reflects Present Days Aims », Sydney Morning Herald, 11 septembre 2015. Dans les jours qui ont précédé le défilé, la presse chinoise officielle a également publié un éditorial appelant le peuple chinois à poursuivre la mise en œuvre de l’esprit national de la guerre antijaponaise alors que le pays est confronté à de grands combats dans son futur développement pour réaliser le rêve chinois de « renouveau » « Xi Urges Anti-Japanese Agression Spirit in Future development », Xinhuanet, 25 août 2015.

Le défilé – auquel ont été invités des vétérans appartenant aux forces républicaines et communistes – s’inscrit également dans une stratégie de front uni, destinée à rassembler l’ensemble des « chinois » – sur le continent, à Hong Kong et à Taiwan, mais également dans les communautés d’outre-mer – dans une même fierté nationale et un même esprit de revanche qui s’étend au-delà des frontières stricto sensu de la RPC, et possède une forte dimension ethnique. Comme le soulignait un responsable d’une importante communauté de chinois d’outre-mer « nous avons vu enfin quel était le potentiel de la race chinoise » Mike Yang, responsable de l’association des chinois d’Australie cité par John Garnaut, op. cit..

Cet élément est particulièrement important à la veille des prochaines élections présidentielles à Taiwan, qui pourraient voir la défaite du Kuomintang, traditionnellement plus favorable aux intérêts de Pékin, et dans un contexte de multiplication des manifestations de méfiance à l’égard du pouvoir communiste, à Hong Kong, avec le mouvement démocratique des Parapluies à l’automne 2014 et à Taiwan, celui des Tournesols.

Enfin, en organisant une grande parade moins de deux ans après son arrivée au pouvoir, à une date qui rompt avec le cycle habituel de dix ans entre deux grands défilés militaires, Xi Jinping a également la volonté d’imposer une image de leader incontesté dans un contexte politique tendu La dernière grande parade a été organisée le 1er octobre 2009 pour célébrer le 60ème anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine. La prochaine aurait normalement dû avoir lieu le 1er octobre 2019. Dans un retour symbolique aux attributs impériaux traditionnels, il démontre ainsi qu’il maîtrise le calendrier et préside à l’ordre du monde.

Un arsenal destiné à impressionner

Selon les chiffres officiels, 84 % du matériel et des systèmes présentés le 3 septembre l’étaient pour la première fois et en effet, une comparaison avec la dernière parade militaire organisée en 2009 permet de constater un développement significatif des capacités au-delà de la poursuite de la mécanisation des forces terrestres « The Stories Behind The Chinese V Day Weapons », 21st Century Asia Arms Race, 10 septembre 2015. Ce développement dénote aussi une montée en puissance des capacités d’innovation autonomes de la RPC, même si le rôle des apports extérieurs, notamment russes et israéliens demeure essentiel.

En ce qui concerne les forces terrestres, le T 99A, équipé d’un système de contrôle de tir numérique et d’un brouilleur de lasers a été présenté, ainsi qu’un véhicule blindé de transport de troupe (ZBD04) accompagné de ses deux versions de véhicule d’assaut amphibie et de système de défense antiaérien mobile. L’Armée populaire de libération (APL) a également fait défiler une formation de véhicules blindés de transports de troupe ZBD-09, amphibies et transportables par avion, équipés de moyens de communication sophistiqués. Au-delà des progrès en matière de mécanisation, la démonstration des capacités amphibies et de mobilité s’inscrit dans la volonté de renforcer les capacités d’action de l’APL à plus longue distance, éventuellement dans des opérations de projections de force.

En ce qui concerne les capacités aériennes, l’un des points forts de la parade a été la présentation de drones (wurenji 无人机). La RPC est aujourd’hui le premier producteur de drones destinés à l’APL et à l’exportation et l’objectif de doter les forces armées chinoises d’une flotte de plusieurs dizaines de milliers de drones constituerait selon un rapport du département d’Etat à la défense, une priorité définie par Xi Jinping lui-même Franz Stephane Gady, « Will Beijing Deploy 42 000 drones to Secure the South China Sea? », The Diplomat, 12 mai 2015. Le Yi Long 1, capable de frappes de précision à longue distance (4 000 km) doté d’une autonomie de plus de 20 heures a notamment été présenté lors de la parade du 3 septembre. L’objectif est clairement de renforcer les capacités de surveillance et de contrôle de l’APL sur l’ensemble de la mer de Chine, alors que dans le même temps les forces aériennes souffrent de lacunes persistantes Les autorités japonaises s’inquiètent de l’utilisation de drones dans l’espace territorial contesté des Senkaku.

En ce qui concerne les capacités aériennes, plus de 200 appareils ont été présentés lors de la parade selon les commentateurs, dont le J 10, chasseur de troisième génération et le J 11 B, version chinoise du SU 27. Une formation de J 15, « Flying shark » tel qu’il est désigné dans la presse chinoise en langue anglaise, destinée au porte-avions chinois, a également été présentée pour la première fois pour mettre en évidence les progrès accomplis par Pékin en la matière depuis les premiers tests d’appontage en novembre 2012. La Chine a également montré en vol le KJ 2000 (AWACS) ainsi que le H-6K (TU-16) avion ravitailleur en vol « J-15 Carrier Based Fighter Jets Debut V. Day Parade », Xinhuanet, 3 septembre 2015.

Enfin, dans une sorte de délocalisation symbolique du défilé, cinq bâtiments des forces navales chinoises ont également croisé pour la première le 3 septembre dans le Détroit de Bering au large de l’Alaska Cet « exercice » coïncidait aussi avec la visite du président Obama en Alaska.

Toutefois, ce sont les missiles – et la seconde artillerie – qui ont constitué le véritable point fort de la parade avec la présentation de tous les types de missiles déployés, des missiles de croisière aux missiles intercontinentaux, ainsi que les missiles sol-air (HQ 9/S 300) destinés à renforcer la capacité de défense antimissile de la RPC. Cette priorité sera confirmée par l’annonce le 31 décembre de la création d’une « force de missiles », nouveau nom de la seconde artillerie, destinée à renforcer les capacités de dissuasion de la RPC « China inaugurates Strategic Rocket Force as Military Reforms Deepens », Xinhuanet, 1er janvier 2016.

Pour la première fois, la Chine a présenté deux missiles décrits comme spécifiquement anti-navires : le DF 21 D « tueur de porte-avions » et le DF 26, à capacité nucléaire ou conventionnelle (hechang jianbei), qui peut atteindre Guam et également frapper des cibles sur mer comme l’a précisé la présentation des missiles lors du défilé. La RPC est aujourd’hui la seule à posséder ce type d’armes. Complétant la capacité antinavires, le DF 10A (ex CJ-10), un missile de croisière supersonique, et le YJ 12 (missile de croisière aéroporté) ont été également présentés Wendell Minnick, « China parade Puts Chinese Navy on Notice », Defense News, 3 septembre 2015 et « Special Report : China’s V Day Military parade », english.chinamil.com.cn, 3 septembre 2015.

La Chine a également présenté une formation de nouveaux missiles DF 16, très proches du Pershing II américains, d’une portée de 800 à 1 000 km plus difficile à intercepter par les systèmes de défense anti-missiles Andrew S. Erickson, « Missile March : China Parade Projects Patriotisme at Home Aims for Awe Abroad », China real Time, 3 septembre 2015.

Enfin la capacité nucléaire intercontinentale était représentée par les DF 5 B, dernier avatar du DF 5, et les DF 31 A, à têtes mirvées.

Contrôle de l’APL et dissuasion

En invitant pour la première fois des chefs d’Etat et de gouvernement étrangers ainsi que des unités d’armées étrangères à participer au défilé du 3 septembre, Pékin avait sans doute l’ambition de mettre en évidence la reconnaissance, par la communauté internationale, de l’émergence de la puissance chinoise. A ce titre, la parade peut être considérée comme un échec au moins relatif. Seuls les chefs d’État et de gouvernement de pays très proches de la RPC pour des raisons diverses, tels que la Russie ou le Pakistan, étaient présents aux côtés de la présidente sud-coréenne Park Geun-hye tentée par un rapprochement avec la puissance chinoise Il faut rappeler que le père de l’actuel président, l’ancien Président et dictateur militaire Park Chung-hee était officier dans l’Armée impériale japonaise. En revanche, hormis la Russie, les grandes puissances alliées pendant la Seconde Guerre mondiale n’étaient représentées que par leurs ambassadeurs ou, dans le cas de la France, par le Ministre des Affaires étrangères. Mais la parade avait en réalité d’autres objectifs, liés à la fois aux rapports de force internes et à la volonté de renforcer la crédibilité de la capacité de dissuasion et donc d’interdiction de la RPC.

Consolidation du pouvoir de Xi Jinping et contrôle de l’APL

Au niveau interne, la parade du 3 septembre avait comme principal objectif de consolider le pouvoir du parti communiste et de Xi Jinping, dans ses deux principales fonctions de chef du parti et de président de la commission militaire centrale. Depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2013, la Chine traverse en effet une période d’incertitude qui touche aux perspectives économiques, aux perspectives de poursuite d’une croissance rapide, seule à même de garantir le « contrat social » sur lequel repose la légitimité du parti communiste, et plus fondamentalement à la viabilité d’un modèle chinois que le pouvoir craint de réformer.

Derrière l’image de puissance et d’expertise que Xi Jinping tente de projeter à la tête du parti communiste, ce sont les capacités du système et de ses représentants à préserver la croissance et le processus d’amélioration du niveau de vie de la population qui sont remises en cause. Par ailleurs, l’autoritarisme dont fait preuve le nouveau dirigeant, et l’amorce d’un nouveau culte de la personnalité de type néo-maoïste pourrait susciter des divisions au sein même du parti communiste.

Ces incertitudes ont culminé au cours de l’été 2015, qui a vu une succession d’éléments négatifs avec l’effondrement des bourses de Shanghai et de Shenzhen, une dévaluation mal contrôlée du yuan et l’accélération de la fuite des capitaux et une catastrophe écologique massive avec les explosions de Tianjin, troisième ville de Chine aux portes de Pékin Le Président chinois aurait émis l’hypothèse d’un éventuel sabotage, à la veille de l’organisation de la grande parade du 3 septembre. Willy Lam, « President Xi Suspects Political Conspiracy Behind Tianjin Blast », China Brief, consulté le 20 septembre 2015.

Dans ce contexte, le défilé était aussi destiné à renforcer la fierté nationale, et à démontrer la capacité du parti communiste à assurer le « grand rêve chinois de renouveau de la nation », tout en réaffirmant le prestige et l’autorité de Xi Jinping – qui est apparu en costume « mao », entouré de ses prédécesseurs Jiang Zemin et Hu Jintao, censés confirmer ainsi leur allégeance – sur le parti et sur l’armée Pamela Kyle Crossley, « What is China Big Parade All About », China File, 2 septembre 2015.

La parade coïncide également avec une campagne anti-corruption d’importance majeure, lancée par Xi Jinping dès 2012, qui a tout particulièrement touché l’APL dont il s’agit aujourd’hui de resserrer les rangs. Sur 150 000 officiers supérieurs, 242 ont été officiellement arrêtés, dont une quarantaine de généraux ainsi que deux vice-présidents de la commission militaire centrale Il s’agit de Xu Caihou, décédé depuis et Guo Boxiong, tous deux proches de Jiang Zemin et accusés de corruption massive. Symboliquement, pour la première fois, cinquante généraux ont mené leurs troupes à pied pendant la parade et le site du ministère de la défense souligne qu’ils ont perdu en moyenne « six kilos » Zhang Tao, « Chinese Generals Lead Troops for Parade for First Time », www.mod.gov.cn, 3 septembre 2015

Alors que Xi Jinping multiplie depuis son arrivée au pouvoir les directives appelant l’APL – qui n’a pas combattu depuis l’expédition de 1979 contre le Vietnam - à se mettre en situation de « mener une guerre et remporter la victoire », il s’agissait également de rallier les troupes avant la mise en œuvre de nouvelles réformes destinées à améliorer les capacités de l’APL Ma Po, « Shenhua guofang he jundui gaige de kexue zhinan » (Le guide scientifique de l’approfondissement de la réforme de la défense nationale et de l’armée), PLA Daily, 28 août 2015.

Le président chinois a annoncé, dans son discours d’ouverture du défilé, une nouvelle réduction de 300 000 hommes, la quatrième depuis 1949, qui touchera sans doute plus particulièrement les forces terrestres En 1949, l’APL était composée de plus de six millions d’hommes. Des réductions d’effectifs ont eu lieu en 1985, 1997 et 2003 pour atteindre aujourd’hui moins de trois millions d’hommes. Il s’agit de réaliser « le rêve d’une armée puissante », composante majeure de la capacité d’influence globale de la Chine Ren Tianyou, « Shenhua guofang he jundui gaige de qiangda sixiangwuqi » (Une arme idéologique puissante au service de l’approfondissement de la réforme de la défense nationale et de l’armée), Jiefangjun bao, 4 septembre 2015. Mais si cet objectif est celui des factions les plus nationalistes de l’armée, sur lesquelles s’appuie Xi Jinping, il n’est pas certain qu’il soit fondamentalement partagé par l’ensemble de l’APL. Pour beaucoup d’hommes du rang et d’officiers, la carrière militaire apparaît essentiellement en effet comme un moyen de promotion personnelle et d’enrichissement.

La lutte contre la corruption, la mise en œuvre de nouvelles réformes et l’accélération de la réorganisation des services avaient été annoncées à l’occasion du 18ème congrès du Parti communiste au mois de novembre 2013. Cette réorganisation devrait aboutir à une diminution du poids de l’APL (forces terrestres) par rapport aux armes plus techniques que sont la marine, l’aviation et la seconde artillerie, à la démobilisation d’unités mal équipées et à la réduction de sept à quatre du nombre de régions militaires.

Ces projets, qui remettent en cause des positions acquises lucratives, semblent susciter d’importantes réticences comme en témoigne la publication de plusieurs articles appelant à la préservation de l’unité au sein des forces armées Kevin Mc. Cauley, « PLA Transformation : Difficult Military Reforms Again », China Brief, vol. 15, issue 18, 9 septembre 2015 et Liu Xin, Guo Yandun, « China to Optimize Forces », Global Times, 6 septembre 2015. A la veille de la parade, le site du ministère de la Défense a également annoncé l’arrestation de quinze personnes accusées de « fabriquer et disséminer » des rumeurs concernant la réforme de l’APL, autre signe de l’étendue des sentiments d’inquiétude et de mécontentement au sein des forces armées Yao Jianming, « 15 People Punished for Fabricating Disseminating Military related Rumors », China Military Online, 2 septembre 2015. Par ailleurs, le pouvoir craint tout particulièrement les manifestations de soldats démobilisés ou retraités qui se sont produites à plusieurs réformes depuis les premières campagnes de démobilisation au milieu des années 1980.

Crédibiliser la capacité de dissuasion et d’interdiction de l’APL

En rupture avec les discours sur le « développement pacifique », et au risque assumé de renforcer la méfiance des voisins de Pékin à son égard, le défilé du 3 septembre se voulait aussi une démonstration de force. Il s’agissait pour le pouvoir chinois de renforcer, en la crédibilisant, la capacité de dissuasion et d’interdiction qui constitue l’un des principaux éléments de la stratégie de défense de la RPC. Selon Pékin en effet, la situation stratégique est caractérisée par deux éléments qui sont le renforcement des menaces qui pèsent sur les intérêts de la RPC, avec notamment la stratégie de rééquilibrage mise en place par les États-Unis et la « remilitarisation » du Japon, et la persistance d’une importante asymétrie capacitaire en dépit des progrès accomplis par l’APL depuis la fin des années 1990. A la fois non assurée de la victoire, particulièrement en cas d’intervention des États-Unis, tout en refusant d’être paralysée dans sa stratégie d’affirmation de puissance, la RPC a pour objectif d’éviter, par la dissuasion, les risques d’un conflit armé.

Le défilé du 3 septembre s’inscrit dans une évolution stratégique majeure, perceptible depuis la fin des années 2000, caractérisée par le passage d’une attitude volontairement « modeste », destinée à rassurer les partenaires de Pékin et gagner le temps nécessaire à l’acquisition de capacités suffisantes pour imposer ce que la RPC définit comme ses intérêts nationaux, à un positionnement plus agressif, notamment dans son environnement régional, qui correspond aussi à un sentiment d’incertitude du régime quant à ses perspectives de survie à long terme. Il s’agit pour Pékin, en dépit d’une infériorité persistante de ses capacités, de préserver ses moyens d’action au service de la stratégie de survie politique du parti communiste.

C’est dans ce contexte de relative urgence que le pouvoir a choisi d’effectuer ce qui se veut une démonstration de force destinée à renforcer la capacité de dissuasion et d’interdiction de l’APL Andrew S. Erickson, « China Parade Projects Patriotism at Home, Aims for Awe Abroad », China Real Time, 3 septembre 2015. L’objectif n’est plus de rassurer les partenaires de Pékin mais au contraire d’élever le coût d’un conflit possible avec la Chine et de limiter ainsi, ou de retarder, les risques d’interventions destinées à contrer une offensive chinoise face à Taiwan, au Japon ou en mer de Chine méridionale.

Au-delà de la population chinoise elle-même, les premiers destinataires de la parade comme arme de dissuasion étaient donc les États-Unis et leurs alliés en Asie, ainsi que l’ensemble des pays de la région confrontés à la puissance chinoise.

Organisée quelques semaines avant la première visite d’Etat de Xi Jinping aux États-Unis dans un contexte pré-électoral, la parade se voulait aussi un message destiné à l’opinion publique américaine, aux acteurs politiques et aux milieux d’affaires potentiellement sensibles à la crainte d’une montée des tensions avec la Chine Chen Heying, « Send Friendly Signals to US Business Leaders and Politicians Against Rising Tensions and Distrusts », Global Times, 10 septembre 2015. Au-delà des capacités réelles, le défilé constituait donc un instrument de guerre psychologique, l’une des composantes des « trois manières de combattre » définies par la stratégie chinoise San zhan Les deux autres sont la propagande et l’utilisation du droit international.

Cette volonté de montrer les capacités dont la Chine dispose aujourd’hui pour « impressionner l’adversaire » et remporter une victoire sans avoir à combattre transparaît dans le choix des matériels choisis et le vocabulaire utilisé par les commentateurs.

Le DF 21 D, dévoilé pour la première fois lors de la parade du 3 septembre, est décrit comme « l’arme létale » de l’APL dans une situation asymétrique de combat naval » DF 21D changbai daodan shi wojun haishang feiduicheng zuozhan de shashoujian wuqi DF 21D 败导弹是我海上非称作武器in Andrew S. Erickson, « Showtime : China Reveals Two Carrier Killer Missiles », The National Interest, 3 septembre 2015. Il est intéressant de noter que les commentateurs utilisent abondamment l’expression « shashoujian » (arme tueuse), jusqu’alors utilisée essentiellement dans des publications internes mais reprise par les analystes américains les plus conservateurs des capacités militaires chinoises pour dénoncer la montée en puissance des capacités de l’APL, comme pour confirmer les prévisions occidentales les plus alarmistes et renforcer ainsi la puissance de dissuasion des forces chinoises. De même, les commentaires insistent sur les caractéristiques duales du nouveau missile DF 26, capable d’atteindre Guam ainsi que des cibles navales d’importance moyenne, ce qui en fait potentiellement une arme particulièrement préoccupante pour l’ensemble des bâtiments américains dans le Pacifique ouest Hechang jianbai daodan 核常兼败导弹. Nouvellement présenté, le DF 16, dont la portée est de 800 à 1 000 km, fait également peser une menace supplémentaire sur les bases américaines à Okinawa ainsi que sur Taiwan et renforce les moyens de la guerre psychologique qui vise à influencer les opinons publiques au Japon et à Taiwan.

La dimension dissuasive de la large panoplie de batteries de missiles présentés lors de la parade s’inscrit également dans une stratégie multidimensionnelle où les actions coercitives de basse intensité en mer de Chine, qui reposent notamment sur une importante flotte de garde-côtes civile, peuvent être accomplies, selon les stratèges chinois, à l’abri de la menace que constituent les missiles pour toute puissance qui tenterait de s’opposer aux avancées chinoises. La crédibilisation des capacités balistiques et nucléaires de la RPC permet, selon Pékin, de renforcer la liberté de manœuvre de l’APL au service de ses ambitions régionales.

Une dimension nucléaire très affirmée

Le discours qui a accompagné le défilé pose un certain nombre de questions qui touchent directement à l’évolution des capacités nucléaires de la RPC. En ce qui concerne l’arsenal nucléaire, la présentation de la version mirvée des missiles intercontinentaux DF 5 B et DF 31 A suppose une augmentation significative du nombre d’ogives en fonction du nombre de batteries de missiles concernées, dans une évolution qui s’éloigne du positionnement minimaliste jusqu’alors officiellement privilégié par Pékin. Par ailleurs, les commentaires accompagnant le défilé des missiles ont insisté sur la dimension nucléaire présentée comme « un bouclier dans la défense de la souveraineté et de la dignité nationale ». Au-delà de la rhétorique, la référence au concept flou de « dignité nationale » peut apparaître comme une extension préoccupante du domaine de la dissuasion et une nouvelle remise en cause du principe de non-usage en premier. Ceci d’autant plus que les commentateurs ont également insisté sur les capacités nucléaires du nouveau DF 26 « une arme nouvelle au service de la dissuasion stratégique », dont la portée ne permet pas d’atteindre le territoire américain au-delà de Guam hechang jianbai zhanlüe weishe liliang 核常兼败战 威慑力量(Force de dissuasion stratégique nucléaire et conventionnelle) in Evan Osnos, « Why is China Parading Missiles on TV », The New Yorker, 04-09-2015 et Andrew S. Erickson, « Showtime : China Reveals Two Carrier Killer Missiles », The National Interest, 3 septembre 2015.

Par ailleurs, la proximité possible, au sein de mêmes unités, de missiles à charge conventionnelle et nucléaire pose également la question du contrôle des risques d’escalade et de gestion des crises. Cette incertitude concerne notamment les missiles DF 21 C et peut-être DF 21D ainsi que les nouveaux missiles DF 26.

Des limites persistantes et des interrogations non résolues

Si le défilé du 3 septembre a démontré une indéniable montée en puissance des capacités de l’APL, et le succès de la stratégie de développement par « bonds » dans les domaines qui répondent au mieux aux nécessités d’une stratégie asymétrique comme les missiles, un certain nombre d’interrogations subsistent.

Concernant les capacités techniques, plusieurs éléments pèsent sur les performances des missiles présentés. Ces éléments concernent notamment les capacités de surveillance et de reconnaissance et la fiabilité des systèmes de guidage, notamment dans le cas du DF 21 D dont la cible serait un porte-avion.

En soutien à ses capacités balistiques, la Chine poursuit un programme spatial et cybernétique particulièrement dynamique avec notamment le renforcement rapide de la couverture satellite des zones stratégiquement prioritaires pour la défense de ses « intérêts nationaux ». Toutefois, au-delà de la collecte d’informations, au niveau organisationnel, la question du partage des données en temps réel, et en situation de guerre, peut également se poser. Pékin en est conscient, comme en témoignent les annonces qui touchent à la réorganisation de l’APL allant dans le sens d’une plus grande coordination. L’ensemble de ces interrogations ne remet toutefois pas en cause le renforcement de la capacité dissuasive et d’interdiction de la RPC, qui repose – même en l’absence de certitude – sur le potentiel destructeur de cet arsenal.

Une autre série d’interrogations porte sur le moral des troupes, leur loyauté et leur capacité réelle de mobilisation, qui constituent des éléments essentiels de la capacité de combattre.

Au niveau institutionnel, la corruption endémique à tous les échelons de la hiérarchie – avec notamment le phénomène d’achat des positions - peut remettre en cause l’intégrité de la chaîne de commandement, peser sur la qualité de l’entretien et de l’acquisition des matériels et des programmes d’entraînement et plus généralement limiter les capacités de mise en œuvre d’opérations conjointes qui impliquent la mise en commun des moyens.

Mais la campagne de lutte contre la corruption dans l’armée, destinée à remédier à ces faiblesses systémiques de l’APL, constitue une autre source d’insatisfaction et d’incertitude quant à la loyauté des troupes.

Si le défilé a démontré les capacités d’organisation du régime, il ne permet pas de lever les doutes qui subsistent quant au caractère véritablement opérationnel des forces chinoises, particulièrement en cas de conflit. Mais la volonté de démonstration de force qui a sous-tendu les discours entourant le défilé du 3 septembre pourrait aussi modifier en partie les paradigmes d’analyse des capacités de l’APL, alors que la question de la sous-estimation des chiffres a longtemps constitué la première préoccupation des partenaires de Pékin. En la matière, ce défilé constitue une rupture en cherchant au contraire à afficher – dans un but dissuasif – les progrès accomplis et les capacités nouvelles dont les forces chinoises sont dotées.

Le risque, pour les partenaires de Pékin, au premier rang desquels les États-Unis, qui demeurent les principaux garants de la stabilité régionale en Asie, serait alors d’être paralysés par la crainte d’affronter une puissance chinoise dont les capacités et le potentiel de destruction seraient surestimés. Dans ce contexte, en dépit de l’exercice de « communication » qu’a constitué le défilé du 3 septembre 2015, c’est bien la question de la transparence des capacités chinoises qui demeure posée.

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