"Route de la soie de la santé" : comment la Chine entend profiter de la pandémie pour promouvoir sa diplomatie sanitaire

L’auteur tient à remercier Isabelle Facon et Elisande Nexon pour leur relecture et leurs commentaires

« Avec la construction d’une Route de la soie de la santé (…), la Chine est prête à se joindre à ses partenaires internationaux pour promouvoir l’amélioration de la gouvernance mondiale en matière de santé publique et améliorer la santé dans le monde »

Le Quotidien du Peuple, 24 mars 2020« La Route de la soie de la santé afin de défendre la vie : on ne peut lutter contre l’épidémie sans prendre en compte notre communauté de destin » (“健康丝绸之路为生命护航——抗击疫情离不开命运共同体意识), Le Quotidien du Peuple, 24 mars 2020.

Lors de son récent appel au Premier ministre italien Giuseppe Conte, le Secrétaire général du Parti communiste chinois Xi Jinping lui a indiqué que la Chine était prête à aider l’Italie dans sa lutte contre l’épidémie de Covid-19 et a proposé de construire une « Route de la soie de la santé »« President Xi Jinping Talked with Italian Prime Minister Giuseppe Conte over the Phone », Ministry of Foreign Affairs of the People’s Republic of China, March 16, 2020..

Cette proposition n’est pas anodine. A l’instar du don par la Chine d’équipements de protection et d’assistance médicale à plus de 80 pays, elle s’inscrit dans une stratégie chinoise initiée depuis plusieurs années visant à utiliser pleinement la diplomatie sanitaire comme un outil d’influence. Alors que les autorités chinoises tentent de faire oublier leurs responsabilités et de minimiser leurs erreurs dans la gestion initiale de l’épidémie de Covid-19BONDAZ Antoine, « Coronavirus : le modèle de gouvernance chinois n’est pas un modèle à suivre », Le Monde, 16 mars 2020., elles cherchent désormais à profiter de la pandémie en promouvant la diplomatie sanitaire du pays afin d’atteindre des objectifs politiques, diplomatiques et économiques.

Le 23 mars, Josep Borrell, le Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, nous rappelait que la gestion de la pandémie inclut une composante géopolitique dans laquelle la Chine s’efforce, à travers une « politique de générosité », de faire passer le message que, contrairement aux États-Unis, elle est un partenaire responsable et fiable. Il est fondamental de mieux comprendre la stratégie de la Chine en matière de diplomatie sanitaire, notamment en la contextualisant« The Coronavirus Pandemic and the New World it is Creating », EEAS, March 23, 2020., afin que la France et l’Union européenne (UE) soient en mesure de convaincre leurs interlocuteurs internationaux qu’ils demeurent des partenaires incontournables en matière de santé publique.

Une prise de conscience ancienne de la diplomatie sanitaire comme outil d’influence

Si la crise Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014-2015 a été l’occasion pour la Chine d’acquérir une plus grande visibilité en tant qu’acteur de la gouvernance mondiale dans le domaine de la santé publique, les premières actions relevant de cette approche diplomatique remontent aux années 1960.

En 1963, la Chine envoie une première équipe médicale en Algérie. A l’époque, Pékin cherche notamment à multiplier ses relations diplomatiques sur le continent africain au détriment de Taipei, et la diplomatie sanitaire devient un outil diplomatique parmi d’autres. Entre les années 1960 et la fin des années 2010, plus de 20 000 personnels de santé chinois auraient été envoyés en Afrique, et auraient apporté des soins à plus de 200 millions de personnes« Chinese Medical Service Contributes to Healthcare of African People », Xinhua, August 21, 2018.. Les lignes directrices sous-tendant l’action sanitaire chinoise en Afrique sont précisées dès le milieu des années 2000 dans un document intitulé « China’s African Policy »« >China's African Policy », Ministry of Foreign Affairs of the People’s Republic of China, January 2006..

L’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014, notamment en Guinée, au Libéria et en Sierra Leone, marque une montée en puissance de l’engagement chinois. La Chine participe pour la première fois à l’effort international pour faire face à une urgence de santé publique de portée internationale, et ce alors que près de 20 000 ressortissants chinois se trouvent dans la zone. Le pays mobilise ses cadres médicaux militaires et le Centre chinois de contrôle et de prévention des maladiesTrois équipes médicales militaires, comprenant un total de 115 personnels de santé, ont notamment été déployées à Freetown, en Sierra Leone (LU Yinying et al., « Chinese Military Medical Teams in the Ebola Outbreak of Sierra Leone », Journal of the Royal Army Medical Corps, 2016, Vol.162, n° 3., près de 1 200 personnels de santé sont déployés sur la zone, notamment au sein d’un centre de traitement en Sierre Leone de 100 litsTANG Kun, LI Zhihui, LI Wenkai et CHEN Lincoln, « China’s Silk Road and Global Health », The Lancet, Vol. 390, December 2017.. La Chine contribue également financièrement à hauteur de 150 millions de dollars, soit davantage que le Japon ou la France« Issue Brief: The Ebola Virus Outbreak and China’s Response », United Nations Development Program, January 30, 2015..

202011-1 Des membres d’une équipe médicale chinoise en tenue de protection posent devant un centre médical à Freetown, capitale de la Sierra Leone, le 10 mai 2015« Chinese Doctor’s Skills, Dedication Praised in Sierra Leone », China Daily, March 23, 2018.

A l’époque, la Chine et les Etats-Unis coopèrent étroitement dans la lutte contre l’épidémie d’Ebola qui fera plus de 11 000 morts, notamment en appuyant la création d’un Centre africain de contrôle et de prévention des maladies en janvier 2016ABOAF Callie, « U.S.-China Collaboration in Combating the 2014 Ebola Outbreak in West Africa », Africa-U.S.-China Trilateral Cooperation Research Series, n° 3, The Carter Center (non daté).. Lors de sa visite à Pékin en novembre 2014, le Président Obama déclare : « nous mettrons à profit nos forces respectives et travaillerons avec le reste de la communauté internationale pour aider les pays touchés à renforcer leurs capacités en matière de santé et de prévention des épidémies afin de maîtriser l’épidémie le plus rapidement possible »« Remarks by President Obama and President Xi Jinping in Joint Press Conference », The White House, Office of the Press Secretary, November 12, 2014..

En parallèle, le Secrétaire général du Parti Xi Jinping présente, à l’automne 2013, dans deux discours, l’un au Kazakhstan, l’autre en Indonésie, une Ceinture économique de la Route de la soie et une Route de la soie maritime du XXIè siècle, le fameux projet « une Route et une Ceinture » (One Belt, One Road). Ce projet, qui va bien au-delà de la simple construction d’infrastructures de transport, vise à renforcer la « connectivité » entre la Chine et le reste du monde, et à accroître ainsi l’influence du paysBONDAZ Antoine, « Yidai yilu : le corridor (terrestre) et la route (maritime) de la soie de Xi Jinping », Note d’actualité de l’Observatoire de la Chine, n° 3, Asia Centre / Ministère de la Défense, mai 2015 ; BONDAZ Antoine, « Explaining China’s Foreign Policy Reset », China Analysis, European Council on Foreign Relations, April 2015.. Alors que les projets demeurent initialement vagues, ils sont progressivement affinés jusqu’à la publication d’un Plan d’action national, en mars 2015. L’ensemble des ministères doivent y contribuer. C’est le cas notamment de la Commission nationale de la santé et du planning familialLa Commission nationale de la santé et du planning familial a été créée en 2013 de la fusion de la Commission nationale de la population et du planning familial et du ministère de la Santé. En 2018, elle est renommée en Commission nationale de la santé et a joué un rôle clé dans la gestion de l’épidémie de Covid-19 en Chine., équivalent du ministère de la Santé.

La Commission nationale présente un plan triennal (2015-2017) dit « d’échange et de coopération en matière de santé le long de la Ceinture et de la Route »« Major Health Exchange and Cooperation on the Belt and Road Initiative », National Health and Family Planning Commission, December 18, 2015.. Pour la première fois, la Chine affiche clairement ses ambitions et fait le lien entre Routes de la soie et santé publique. Le pays annonce vouloir établir un réseau de coopération sanitaire avec les pays participant à son projet, accroître son influence dans la gouvernance sanitaire au niveau régional ou mondial, ou encore aider la médecine traditionnelle chinoise à se mondialiser.

Des objectifs très concrets sont présentés avec une extraordinaire précision : organiser des forums de coopération sanitaire avec les pays participant aux Routes de la soie, avec l’ASEAN, avec les pays d’Europe centrale et orientale, et avec les pays arabes ; créer un mécanisme de prévention et de contrôle des maladies infectieuses en Asie centrale et dans la sous-région du Grand Mékong ; mettre en place un plan de formation des personnels de santé avec l’Indonésie et le Laos ; créer une Alliance des universités médicales avec la Russie ; construire un centre international de médecine traditionnelle chinoise et sensibiliser les pays de l’ASEAN à cette médecine, etc.

Les ambitions à plus long terme en termes de diplomatie sanitaire sont définies dans le plan « Healthy China 2030 ». Si ce plan vise avant tout à réformer le système de santé afin qu’il se modernise tout en faisant face à plusieurs évolutions telles que le vieillissement de la population et l’impact de la pollution, il intègre une dimension internationaleUne note du Service économique de l’Ambassade de France en Chine présente les grandes lignes sur le plan de la réforme du système de santé national : MAIZIERE Anne-Victoire, « Objet : Healthy China 2030 », Ambassade de France en Chine, 23 juin 2017.. La Chine entend devenir un pays important en termes de production d’équipements médicaux de diagnostic et de traitement médical, et conquérir une part substantielle du marché pharmaceutique mondial en facilitant la création de géants nationaux capables d’être concurrentiels, à terme, dans le moyen et le haut de gamme. Le chapitre XXVI du plan triennal, intitulé « Renforcement de la coopération internationale », est particulièrement important :

« Promouvoir activement la coopération internationale dans le domaine de la santé (…). Sur la base de mécanismes de coopération bilatérale, des modèles de coopération innovants seront utilisés pour renforcer les échanges et promouvoir la coopération sanitaire entre la Chine et les pays situés le long de l’initiative "Une ceinture, une Route". La coopération Sud-Sud sera renforcée, le programme de coopération sanitaire entre la Chine et l’Afrique sera mis en œuvre, des équipes médicales continueront à être envoyées dans les pays en développement, l’assistance médicale, y compris les soins de santé maternelle et infantile, sera renforcée, et un soutien sera apporté à la construction de systèmes de prévention et de contrôle des maladies. Renforcer les échanges et la coopération internationale dans le domaine de la médecine traditionnelle chinoise. Utiliser pleinement les mécanismes de dialogue stratégique national de haut niveau pour intégrer la santé dans l’agenda diplomatique des grandes puissances. Participer activement à la gouvernance mondiale de la santé et exercer une influence sur la recherche, la négociation et l’élaboration de normes, de règles et de lignes directrices internationales pertinentes afin de renforcer l’influence internationale et la voix de la Chine dans les institutions internationales en lien avec la santé »« Aperçu du plan ‘’Healthy China 2030’’ » (“健康中国2030”规划纲要), Conseil d’Etat, 25 octobre 2016..

Le tournant de 2017 et le lancement officiel de la « Route de la soie de la santé » avec l’OMS

Début 2017, la Chine entame une séquence internationale en deux temps visant à présenter le pays comme responsable et engagé au côté de la communauté internationale, et ce alors que l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis inquiète. Au cours d’un discours au Forum économique de Davos le 17 janvier, Xi Jinping cherche à convaincre son auditoire que son pays est le champion du libre-échange et de la coopération internationale, au moment même où la rhétorique du Président-élu Trump est celle de la guerre commerciale et des sanctions économiques« Full Text of Xi Jinping Keynote at the World Economic Forum », CGTN, January 17, 2017.. Le lendemain, le dirigeant chinois se rend à Genève. Il y visite le siège de l’Organisation des Nations unies et notamment l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Xi Jinping signe un protocole d’accord (MoU) avec l’Organisation qui promeut la sécurité sanitaire le long des Routes de la soie. Ce n’est pas le premier MoU entre Chine et l’OMS, mais les précédents portaient sur l’aide que l’OMS pouvait apporter à la Chine. C’est ainsi la première fois depuis 1978 que le MoU porte sur le rôle que peut jouer la Chine sur la scène internationale en matière de santé ; le MoU comporte bien sûr le nom de l’initiative diplomatique phare du dirigeant chinois.

Quelques semaines plus tard, la Chine utilise tous ses leviers diplomatiques pour s’assurer de l’élection à la tête de l’OMS de l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus face au Britannique David Nabarro et à la Pakistanaise Sania Nishtar. Pékin réussit dans la foulée à promouvoir Ren Minghui, ancien sous-Directeur général pour le VIH/sida, la tuberculose, le paludisme et les maladies tropicales négligées, comme sous-Directeur général chargé du Groupe Maladies transmissibles. L’influence croissante de la Chine au sein des organisations internationales se traduit donc non seulement par une hausse de ses contributions financières (le pays est le deuxième contributeur derrière les Etats-Unis et devant le Japon), mais aussi par la nomination de diplomates chinois à des postes clés, à l’instar de Qu Dongyu, qui sera plus tard élu à la tête de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO, en juin 2019, contre la candidate françaiseNEXON Elisande et BONDAZ Antoine, « Covid-19, un état de guerre sanitaire en Chine et une menace internationale », Notes de la FRS, n° 4/2020, Fondation pour la recherche stratégique, 13 février 2020..

Le pays multiplie également les initiatives en lien avec la santé publique internationale : création d’un Global Health Drug Discovery Institute au sein de l’Université Tsinghua de Pékin en partenariat avec la Fondation Gates, organisation d’une conférence sino-africaine des ministres de la Santé, organisation d’une réunion de travail des ministres de la Santé des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), etc.HUANG Yanzhong, « Tedros, Taiwan, and Trump: What They Tell Us About China’s Growing Clout in Global Health », CFR, June 7, 2017.

Surtout, en mai 2017, la Chine organise en grande pompe le premier Forum de la Ceinture et la Route pour la coopération internationale, auquel participent vingt-neuf chefs d’Etat et de gouvernement, suivi, en août 2017, d’une réunion à haut niveau sur la coopération sanitaire dans le cadre de la Ceinture et la Route, à laquelle participent trente ministres de la Santé et dirigeants d’organisations internationales. Dans la foulée, une vidéo officielle est diffusée qui met en scène la création d’une Route de la soie de la santé« Video: Working together towards a Health Silk Road », CGTN, August 18, 2017..

202011-2 Représentants de la réunion de haut niveau sur la coopération sanitaire dans le cadre de la Ceinture et la Route, dont la ministre chinoise de la Santé, Li Bin, à Pékin, le 18 août 2017

Au cours de cette réunion majeure, dix-sept protocoles d’accord bilatéraux sont signés avec des pays mais aussi le Programme commun des Nations unies sur le VIH/Sida (ONUSIDA), le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme (The Global Fund), et l’Alliance Globale pour les Vaccins et l’Immunisation (GAVI). Le nouveau Directeur-général de l’OMS, le Dr. Tedros, présente la proposition du Secrétaire général Xi Jinping comme « visionnaire » et assure que « si nous voulons garantir la santé de milliards de personnes, nous devons saisir les opportunités offertes par l’initiative la Ceinture et la Route »Speech at the Belt and Road Forum for Health Cooperation: Towards a Health Silk Road, WHO Director-General, August 18, 2017..

Le Communiqué de Pékin sur la Route de la soie de la santé rappelle de grands principes de coopération bilatérale et multilatérale. Il précise cependant certaines initiatives, comme la création d’un Réseau de recherche sur les politiques de santé de la Ceinture et la Route ou la promotion de la médecine traditionnelle chinoise, qui « devrait être davantage institutionnalisée et renforcée ». Il annonce la formation d’une Alliance pour le développement durable de l’industrie de la santé le long de la Ceinture et la Route, chargée de soutenir le commerce des services liés à la santé comme le tourisme médical, mais aussi de favoriser une reconnaissance mutuelle de normes d’accès aux médicaments et aux dispositifs. Clairement, la Chine n’entend pas seulement coopérer sur le plan sanitaire : elle veut aussi accroître les parts de marché de ses industries et faire adopter par les pays en développement ses normes et standards« Beijing Communiqué of the Belt and Road Health Cooperation & Health Silk Road », China Daily, August 18, 2017..

Les autorités multiplient ensuite les références à la santé dans leurs événements internationaux. C’est par exemple le cas en novembre 2017, lors du Sommet 16+1 réunissant la Chine et les pays d’Europe centrale et orientale (PECO). La déclaration finale indique notamment la création d’un réseau de coopération en matière de ressources humaines dans le secteur de la santé, le lancement du site web officiel de l’Alliance des hôpitaux Chine-PECO, ou encore la création d’un réseau de recherche sur les politiques de santé Chine-PECO« The Budapest Guidelines for Cooperation between China and Central and Eastern European Countries », Ministry of Foreign Affairs of the People’s Republic of China, November 28, 2017.. Il en ira de même en septembre 2018 à Pékin à l’issue du sommet Chine-Afrique« Full Text of Chinese President Xi Jinping’s Speech at Opening Ceremony of 2018 FOCAC Beijing Summit », Xinhua, September 3, 2018..

La promotion de la Route de la soie de la santé au cours de la pandémie de Covid-19

La diplomatie sanitaire étant désormais au cœur de la diplomatie chinoise, il n’est pas étonnant que le pays cherche à la promouvoir à l’heure où de nombreux pays peinent à répondre à l’épidémie de Covid-19, avec des moyens souvent insuffisants. En plus de l’expérience solide développée ces dernières années, la Chine possède des atouts nombreux vis-à-vis de ses partenaires.

Le pays est parvenu à contenir puis à réduire l’épidémie sur son territoire, ce même si les chiffres exacts doivent prêter à caution ; à développer une expertise médicale mais aussi technique spécifique, avant les autres pays, après avoir traité plus de 80 000 patients atteints du Covid-19 ; et surtout à considérablement accroître ses capacités de production d’équipements de protection (dont les masques) et de respirateurs, dont les autres pays, qui dépendaient déjà en partie des entreprises chinoises, ont cruellement besoinBONDAZ Antoine, « Covid-19 : comment la Chine a-t-elle considérablement augmenté sa production de masques ? », Notes de la FRS, n° 8/2020, Fondation pour la recherche stratégique, 23 mars 2020..

Ce qui a débuté comme une crise sanitaire de grande ampleur se transforme de plus en plus en opportunité politique pour la Chine. Elle endosse ainsi un rôle jusque-là traditionnellement joué par les grandes puissances occidentales. Alors que quelques semaines auparavant le pays recevait des dons de masques et matériels médicaux de nombreux pays et d’une dizaine d’organisations internationales, le pays, afin de redorer son image, s’est lancé dans une campagne de communication sans précédentBONDAZ Antoine, « Coronavirus : le modèle de gouvernance chinois n’est pas un modèle à suivre », Le Monde, 16 mars 2020.. Cela passe par la médiatisation forte de nombreuses initiatives – comme un don de 20 millions de dollars à l’OMS, l’envoi d’experts médicaux en Iran et en Italie, la construction d’un laboratoire en Irak pour conduire des dépistages, ou encore l’acheminement de tests diagnostiques aux Philippines et d’équipements de protection au Pakistan et en France. Cette initiative ne se limite pas à la « diplomatie du masque » même si celle-ci en est une partie intégrante, la plus médiatiséePEDROLETTI Brice, « La Chine fait du masque une arme géopolitique », Le Monde, 7 mars 2020..

202011_3 Infographie présentant les différentes initiatives de la diplomatie sanitaire chinoise dans le cadre de la lutte contre la pandémie de Covid-19, mise en ligne par le Global Times le 26 mars 2020https://twitter.com/globaltimesnews/status/1243074378704678918?s=21

Premièrement, en apportant son aide, notamment technique, la Chine cherche à convaincre ses partenaires de son exemplarité, et à faire oublier ses erreurs et responsabilités dans la gestion initiale de la crise. Cet objectif est frappant dans une tribune publiée le 24 mars 2020 dans Le Quotidien du Peuple qui, en plus d’exhorter tous les pays à rejoindre la Route de la soie de la santé, précise que « la Chine a, de manière ouverte, transparente et responsable, informé toutes les parties de l’épidémie en temps utile et a travaillé en étroite collaboration avec l’OMS et les pays concernés »« La Route de la soie de la santé afin de défendre la vie : on ne peut lutter contre l’épidémie sans prendre en compte notre communauté de destin » (“健康丝绸之路为生命护航——抗击疫情离不开命运共同体意识), Le Quotidien du Peuple, 24 mars 2020.. Cette information semble incorrecte, Pékin ayant apparemment été conscient du risque de transmission interhumaine dès la fin du mois de décembre sans toutefois avoir prévenu l’OMS« Taiwan Says WHO Failed to Act on Coronavirus Transmission Warning », Financial Times, March 20, 2020.. A l’inverse, et de façon paradoxale, Taïwan, dont la Chine refuse la participation à l’Organisation, a essayé de la prévenir de ce risque. De plus, la tribune trace un lien entre l’aide apportée à l’étranger et « la responsabilité de grande puissance » du pays, ce qui vise à participer à la création d’un nouveau récit de la crise faisant du Parti communiste, et notamment de son Secrétaire général, des héros.

Deuxièmement, la Chine tente de convaincre les pays en développement mais également de nombreux pays européens qu’elle seule est en mesure de les aider dans cette crise sanitaire sans précédent et que son système de gouvernance est le plus à même d’y faire face. Dans le cadre plus large de la compétition sino-américaine, l’objectif est de se mettre en avant face à des Etats-Unis qui seraient en retrait tout en discréditant le système de gouvernance démocratique. Dans une tribune intitulée « Travailler pour une Route de la soie de la santé », l’Ambassadeur de Chine au Nigéria affirme que son pays a « pleinement exploité les avantages de son système » et que « la force, l’efficacité et la rapidité caractéristiques de la Chine dans ce combat ont été largement saluées ». En revanche, il critique ouvertement la gestion américaine de la grippe H1N1. Il conclut en proposant l’aide de la Chine au Nigéria et en mentionnant un discours de Xi Jinping : « nous devrions redoubler d’efforts pour approfondir la coopération médicale et sanitaire (…) afin de construire ensemble une route de la soie de la santé »« Ambassador Zhou Pingjian: Working Together towards a Health Silk Road », Chinese Embassy in Nigeria, March 13, 2020..

Ce n’est d’ailleurs pas une coïncidence si l’Italie est le premier pays auquel Xi Jinping a proposé de rejoindre la Route de la soie de la santé dans le cadre de la pandémie. Non seulement le pays fait face à une crise sanitaire considérable et a besoin d’une aide d’urgence que la Chine, comme d’autres pays, peut partiellement fournir, mais il a surtout été le premier pays du G7 à signer, en 2019, un protocole d’accord (MoU) avec la Chine sur la coopération dans le cadre des Routes de la soie. Si ce MoU ne comportait pas de référence à la coopération sanitaire, Pékin entend convaincre Rome d’y remédier« Memorandum of Understanding [MoU] between the Government of the Italian Republic and the Government of the People’s Republic of China on Cooperation within the Framework of the Silk Road Economic Belt and the 21st Century Maritime Silk Road Initiative », 2019.. Si l’Italie rejoignait officiellement l’initiative chinoise de la Route de la soie de la santé, ce serait une victoire diplomatique considérable pour la Chine, qui pourrait créer un effet d’entraînement auprès de pays soucieux de garantir une aide chinoise (par exemple la Serbie) dans un contexte où certains Etats restreignent les exportations de matériels médicaux et médicaments.

202011_4 Groupe d’experts médicaux chinois avec le vice-président de la région Lombardie Fabrizio Sala à Milan, le 18 mars 2020BOCCHI Alessandra, « China’s Coronavirus Diplomacy », Wall Street Journal, March 20, 2020.

Troisièmement, la Chine entend profiter de la pandémie de Covid-19 pour, à travers sa diplomatie sanitaire, mettre en avant ses entreprises et ses produits. L’accent est notamment mis sur le lien entre nouvelles technologies et santé, ce alors que la province du Ningxia a été désignée en 2018 par la Commission nationale de santé comme une province de démonstration pour le lien « Internet + Santé » et qu’une conférence « Une Ceinture et une Route : Internet + santé » avait été organisée en août 2019« Des professionnels de la santé chinois et étrangers discuteront du développement de l’industrie ‘’Internet + Santé’’ » » (中外医疗界人士将共议互联网+医疗健康产业发展), Xinhua, 23 août 2019.. Plus largement, l’ambition chinoise pour l’industrie pharmaceutique s’inscrit dans le cadre du plan « Made in China 2025 », qui fait des biotechnologies une des dix technologies prioritairesBONDAZ Antoine, « Le techno-nationalisme chinois renforce la légitimité du régime< », La Recherche, n° 557, mars 2020.. Le 13ème Plan quinquennal (2016-2020) présentait même les biotechnologies comme une des cinq industries prioritaires en Chine, avec un accent tout particulier sur les vaccins, l’oncologie, les médicaments pour le système nerveux central, ou encore la médecine personnalisée, etc.

Ainsi, le groupe Alibaba propose aux systèmes de santé européens en difficulté un outil de diagnostic du Sars-CoV-2 basé sur le cloud qu’il dit avoir essayé avec succès dans les hôpitaux chinois sur 5 000 patients, mais également une plateforme de partage d’informations en ligne pour les médecinsFOUQUET Hélène, « Alibaba Pitches Diagnostic Tool to Europe in China Outreach Move », March 19, 2020.. Le moteur de recherche Internet Baidu propose un algorithme pour analyser la structure biologique du virus. Quant à Huawei, l’entreprise fait non seulement des dons de masques mais a également offert des équipements pour réseaux sans fil à plusieurs hôpitaux temporaires en Italie. Le géant des télécommunications communique également dans plusieurs pays européens, dont la France. En témoigne cette publicité datant du 19 mars 2020 sur Twitter, vantant notamment une plateforme de vidéoconférence pour une connexion en temps réel entre les hôpitaux (voir tweet ci-dessous).

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Enfin, dans la droite ligne de l’ancien Plan triennal de la Commission nationale de la santé et du planning familial, le pays cherche à promouvoir la médecine traditionnelle chinoise (MTC) par opposition à la médecine conventionnelle, qualifiée de « médecine occidentale ». La MTC représentait en 2015 près de 30 % des revenus réalisés par l’industrie pharmaceutique du pays et connaissait un fort potentiel à l’export, notamment auprès des communautés chinoises« Traditional Chinese Medicine in China », State Council Information Office of the People’s Republic of China, December 2016.. La Chine entend s’assurer du soutien de l’OMS et a accueilli dès 2008 à Pékin le premier congrès de l’OMS sur la médecine traditionnelle. Depuis plusieurs années, la Chine communique abondamment sur la MTC, en Chine auprès des ambassades« Latin America Diplomatic Missions Get a Touch of TCM in Beijing », China Daily, October 17, 2019., mais aussi à l’étranger à travers la création de centres de MTC dans 35 pays de la région et 43 centres de coopération internationale« The Belt and Road Initiative Progress, Contributions and Prospects », Ministry of Foreign Affairs of the People’s Republic of China, July 9, 2019..

Cette mise en avant de la médecine traditionnelle depuis plusieurs années a été particulièrement forte en octobre 2019, à l’occasion de la Conférence nationale sur la MTC à laquelle ont participé le Secrétaire général du Parti Xi Jinping et le Premier ministre Li Keqiang. Présentant la médecine traditionnelle comme « le trésor de la civilisation chinoise incarnant la sagesse de la nation et de son peuple », le dirigeant chinois a affirmé qu’il fallait accorder la même importance à la MTC qu’à la médecine conventionnelle, et surtout promouvoir la MTC à l’étranger. Cette double dimension – nationaliste et économique –, a été largement définie dans un règlement du Conseil d’Etat qui précise que la MTC doit contribuer au « modèle de développement sanitaire aux caractéristiques chinoises », accroître la confiance de la Chine en ses propres capacités à l’étranger, et permettre l’essor du commerce international des services liés à la MTC« Avis du Conseil d’État du Parti communiste chinois sur la promotion de l’héritage et de l’innovation de la médecine traditionnelle chinoise » (中共中央 国务院关于促进中医药传承创新发展的意见), 20 octobre 2019..

Alors que des essais cliniques sont en cours pour l’identification de traitements thérapeutiques adaptés aux patients atteints du Covid-19, la Chine met en avant la MTC en parallèle de la médecine conventionnelle, se fondant notamment sur le retour d’expérience de la gestion du SRAS de 2002. Les autorités rappellent que plus de 90 % des patients atteints du Covid-19 en Chine ont fait l’objet d’un traitement associant médecine conventionnelle et MTC« Beijing Pushes Traditional Chinese Medicine as Coronavirus Treatment despite Questions over Benefits », South China Morning Post, March 23, 2020.. Cependant, la promotion de la MTC va plus loin, au risque de la désinformation, et ce même si les scientifiques chinois en précisent bien les limites. L’Ambassade de Chine en France laissait entendre le 24 mars 2020 que la MTC seule, et non en association, aurait été utilisée comme traitement thérapeutique, précisant évidemment dans la foulée que la Chine était prête à partager son expérience (voir tweet ci-dessous). L’un des « traitements » mis en avant est à base d’éphédra, une plante qui, associée depuis le XIIIè siècle à du noyau d’abricot et du gypse, traiterait les troubles respiratoires.

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La nécessité pour la France et Europe de reprendre la main dans la « bataille des récits »

La promotion par la Chine de sa diplomatie sanitaire au cours de la pandémie de Covid-19 s’inscrit donc dans une stratégie préexistante. Le point marquant est la volonté des autorités chinoises d’utiliser cette pandémie comme une opportunité afin d’atteindre, voire de surpasser, des objectifs définis préalablement. Le risque principal est cependant que, en cherchant à communiquer à tout prix et à suivre avec parfois excès de zèle les directives du Parti, les autorités chinoises ne perdent en crédibilité et qu’in fine, leur offensive diplomatique des dernières semaines ne soit contreproductive.

Dans cette « bataille des récits », telle que mentionnée par Josep Borrell, il est fondamental que les pays européens communiquent au mieux sur les efforts considérables qu’ils fournissent en matière de diplomatie sanitaire, en Europe et dans le monde. Après des premiers jours hésitants, la solidarité européenne se met en œuvre – qu’il s’agisse des régions allemandes frontalières de la Sarre et de la Rhénanie-Palatinat qui accueillent des patients français, ou de l’envoi par la France et l’Allemagne d’équipements de protection à l’Italie dans des volumes désormais supérieurs à ceux de la Chinehttps://twitter.com/davidealgebris/status/1242852578779713538?s=21.. De même, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a précisé le 25 mars qu’un paquet financier et d’assistance allait être mobilisé au niveau européen pour venir en aide aux pays africains« Coronavirus : un "paquet financier" va être mobilisé pour l’Afrique », Le Monde, 25 mars 2020..

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